26 décembre 2009

La Tunisie modèle de tolérence et de dialogue



L'image de la Tunisie s'est beaucoup détériorée depuis le dernier forcing "électoral" et la campagne de dénigrement et de répression des voix libres qui a suivi et qui se poursuit. Malgré une communication plus offensive répondant au coup par coup aux critiques et la multiplication des efforts de propagande, le pouvoir peine à rétablir son image d'avant, celle de garant de l'équilibre social et de la démocratisation progressive d'un pays paisible et ensoleillé... Cette mauvaise posture l'oblige à déployer davantage de moyens pour reconstruire son capital confiance, comme la récupération de toute mention positive et son amplification parfois à un point qui frise le ridicule...Deux exemples parmi d'autres de récupération et d'amplification maladroites marquent cette fin de semaine : l'ONU qui proclame 2010 année internationale de la jeunesse à l'initiative de la Tunisie, et la fille adoptive des Chirac qui salue le modèle tunisien et le cite en exemple de tolérance.

Alors que l'Assemblée Générale des Nations Unies n'a pas jugé utile de mentionner l'initiative tunisienne dans son seul et unique communiqué à ce sujet, la nouvelle a été intensivement relayée par les médias tunisiens donnant lieu à un concert de louanges et à des poussées de fierté
pour saluer "un nouveau témoignage édifiant de la grande estime que voue la communauté internationale à la Tunisie et à son Président". Beaucoup de bruit pour une simple résolution adoptée sans vote par la bureaucratie onusienne et très peu relayée dans les médias internationaux...

Quant à la fille Chirac, quand son père affirmait en 2003 en Tunisie que "
le premier des droits de l’Homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat", elle a pour sa part eu la gentillesse de rajouter à la liste des droits "permis" aux tunisiens celui "de pratiquer la religion de son choix", tout en ignorant comme son père les autres droits et libertés qui sont systématiquement bafoués en ce moment en Tunisie. Qui sait, un jour viendra peut-être où les Chirac reconnaîtront aussi aux tunisiens leur droit à une société civilisée, juste et libre...

Ni les satisfécits de l'ONU ni les paroles d'une Chirac ne masqueront l'état de forte tension et la répression sévère que subit actuellement la société civile tunisienne. Cette quête de "bons points" pour se crédibiliser est d'autant plus ridicule que ce pouvoir qui se place comme modèle de tolérance et de dialogue avec la jeunesse aux yeux du monde continue d'envoyer en prison de jeunes étudiants syndicalistes et militants en Tunisie. C'est sur ses actes qu'un gouvernement est jugé et non par les paroles. Et ce sont ceux qui en parlent le plus, qui en font le moins...

Photo de
Mohamed Soudani, étudiant syndicaliste emprisonné

15 décembre 2009

Identité Patriote


Tout comme le (faux) débat sur l'identité nationale qui se déroule actuellement en France, le (faux) débat sur "l'identité patriote" instauré par le pouvoir en Tunisie depuis les dernières élections ne sert qu'à exclure un pan de la société de sa propre identité.

Le débat sur l'identité nationale en France a pour effet de dresser un mur entre les français d'origine étrangère et ceux qui sont dits de souche, comme pour définir des contours à l'identité française. En Tunisie, on essaie de dresser un mur entre les partisans du pouvoir, et ceux qui osent le critiquer et dénoncer ses excès, comme pour définir des limites à la critique et à l'opposition à sa politique. Dans les deux cas, l'élément de peur employé est le même : la peur de l'étranger, ou plutôt de "l'agent de l'étranger" dans le cas tunisien...

En France, le débat sur l'identité nationale est mené par l'UMP, le parti de droite au pouvoir, pour qu'il puisse s'attirer la sympathie des électeurs les plus à droite en vue des prochaines élections régionales de mars 2010. En Tunisie, le débat est mené par le pouvoir et ses proches, depuis les dernières "élections", pour contre-dire les nombreuses critiques qui les ont entaché. Dans les deux cas, le débat est instrumentalisé à des fins politiciennes sans fond et sans qu'il y ait une réelle volonté de débat. On joue sur les symboles de la nation, et sur les sentiments enfouis de fierté nationale et de patriotisme des citoyens, pour les amener à choisir un camp...et donc à s'exclure les uns et les autres.

Malgré ces ressemblances de forme, les situations dans les deux pays sont pourtant très différentes . En France, ce débat pourrait être justifié par ses partisans - s'il n'était pas instrumentalisé - parce qu'il se base sur une réalité sociologique et démographique et qu'il pose la question de l'intégration de certaines communautés religieuses, ethniques, etc. dans la société française. En Tunisie, ce débat injustifiable pose la question de l'exclusion de certaines communautés journalistiques, militantes, et politiques de la société tunisienne juste parce qu'elles expriment leurs opinions, leur opposition et leurs critiques. En France, c'est une question sociale qui est débattue sur la scène politique. En Tunisie, c'est une question politique qui est entrain de créer un malaise social supplémentaire dans la société tunisienne. Dans les deux cas, ces débats ne peuvent être que dangereux, parce qu'ils risquent d'exclure et de mener à la négation des spécificités qui caractérisent toute société, qu'elles soient culturelles dans le cas de la France, ou idéologiques dans le cas de la Tunisie.

Caricature de _z_, DebaTunisie

19 novembre 2009

Tunisie : tempête diplomatique



Nous assistons depuis quelques semaines à une crispation des relations entre la Tunisie et la France. Nous avions l'habitude d'une France plutôt réservée quand il s'agissait des excès du régime tunisien, et d'une Tunisie plutôt profil bas quand il s'agit de sa grande amie La France... Le ton a bien changé depuis que l'amie est devenue "traitre" et "non patriote", osant sortir de sa réserve :


"Nous sommes préoccupés par les difficultés rencontrées par des journalistes et défenseurs de droits de l'Homme en Tunisie"


Néocolonialisme et ingérence dans les affaires intérieures répond alors Tunis, qui a déjà essuyé quelques jours auparavant les communiqués "préoccupés" de toute la gauche française et de celui du Maire de Paris. Las de ces renvois de balles incessants par communiqués interposés, le gouvernement tunisien porte l'affaire au niveau régional, appelant à l'aide l'éternel guide de toutes les révolutions, même celle de la diplomatie tunisienne apparemment...Au nord de la Méditerrané, l'anti-patriotisme atteint la Belgique, cœur névralgique de l'Europe, avec laquelle la Tunisie s'apprête à négocier en 2010 son statut de partenaire "avancé"...Cette fois, la réponse de la Tunisie s'est fait attendre -une semaine environ- pour venir discrètement, mais avec un ton non moins accusateur, de l'ambassade de Tunisie en Belgique :

Nous rejetons énergiquement ces allégations sans aucun lien avec la réalité et dénonçons, par la même, une telle attitude inamicale qui relève franchement d'un néo-colonialisme primaire qui constitue une ingérence flagrante et inadmissible dans les affaires intérieures d'un pays souverain.

L'Europe semble exiger des gestes concrets d'apaisement de part du pouvoir tunisien. Mais celui-ci se montre susceptible et offensif, il répond au coup par coup, exagère les intentions de pays qui sont pourtant ses alliés et a même recours à des mesures punitives. Mais cette agitation de la partie tunisienne a ses limites. D'abord parce que le pouvoir tunisien brûle les étapes en haussant le ton très vite et en élevant l'affaire au niveau régional : va-t-on faire appel aux Nations Unies au prochain communiqué? Ensuite parce ce que la Tunisie est un partenaire de l'Europe, qui est en position de demande d'un statut avancé, et qui n'a toujours pas honoré une partie de ses engagements. Le dernier communiqué du Parti Socialiste Européen est sans appel :

The Tunisian government’s actions are unacceptable. It should treat its people and political opponents better. It must stop persecuting those who oppose the government. The regime must respect fundamental freedoms, if it aims for closer relations with the EU. Advanced status for Tunisia is out of question in the current situation.

Le désir du pouvoir tunisien de s'allier davantage à l'Europe est en complète contradiction avec sa fermeture sur les questions des libertés et des droits fondamentaux. N'est-ce pas là la limite du modèle tunisien, fondé sur un développement économique libéral et mondialisé, mais sans respect des libertés et sans progrès politique?


Source photo

11 novembre 2009

Cyber-repression


Les ennuis subis récemment par notre amie Fatma viennent nous rappeler que la libre expression sur internet représente aux yeux de nos censeurs une menace redoutable et redoutée. La piqure de rappel s'adresse cette fois directement aux blogueurs pour leur signifier que le risque de répression lié à la tenue d'un blog indépendant et au ton libre n'est pas que latent, mais bien réel et récurrent. Le projet Threatened Voices recense en Tunisie 19 cas d'atteintes à la liberté d'expression sur internet, la classant 4ème pays le plus répressif après la Chine, l'Egypte et l'Iran...

Selon les chiffres officiels, le nombre d'internautes tunisiens s'est multiplié par 17 en 8 ans, pour représenter 17% de la population en 2008 contre seulement 1% en 2000. Parallèlement, le nombre de blogs tunisiens n'a cessé d'augmenter, et les sujets qui y sont abordés sont de plus en plus variés, audacieux, et critiques sur des questions d'intérêt public. Des sujets qui sont strictement contrôlés et censurés dans tous les autres médias traditionnels, d'où la menace que représente la blogosphère, aussi modeste soit-elle, sur l'ordre établi.

Les attaques subies par les blogueurs peuvent varier : cela va de la censure des contenus jusqu'aux convocations policières répétées et l'emprisonnement. Le cru des élections 2009 est jusque là très lourd : une blogueuse harcelée et pas moins de 4 blogs censurés ou disparus : http://el-clandestin.blogspot.com ; http://rafiiik.blogspot.com ; http://fatma-arabicca.blogspot.com ; et http://dawwen.blogspot.com. L'objectif est toujours le même : faire peur et convaincre que le prix à payer est cher, réduire les blogueurs au silence en les intimidant par les déboires subis par l'un de leur congénère, Fatma en l'occurrence.

Isolés par nature, les blogueurs sont de ce fait plus exposés et vulnérables aux attaques, s'ils n'ont pas les moyens de se défendre. L'impressionnante mobilisation qui a suivie les convocations répétées de Fatma et le relais reçu à l'échelle internationale ont été très importants pour montrer qu'on peut s'unir pour s'opposer à de tels excès et plaider pour un Internet libre et non censuré. Notre objectif ressemble à celui de nos censeurs : convaincre de notre côté que le prix politique à payer peut aussi être cher en cas de mesures répressives prises à l'encontre de tout blogueur citoyen. Car nous devrions avant tout être libres de nous exprimer.

Photo issue du groupe Facebook Free Fatma, aujourd'hui censuré en Tunisie.

07 novembre 2009

Fatma




Les lendemains d' "élections" ont toujours été difficiles en Tunisie, particulièrement pour les voix libres. La vague de répression habituelle qui s'abat sur le pays juste après le plébiscite sonne comme une punition collective pour tous ceux qui critiquent la situation trouble dans laquelle la Tunisie continue de s'enfoncer. Les journalistes et les blogueurs semblent être la cible privilégiée cette fois. Et c'est avec colère et tristesse que nous avons appris l'arrestation de notre amie blogueuse Fatma :

"La blogueuse et professeure de théâtre Fatma Arabicca, de son vrai nomFatma Riahi, a été convoquée le 2 novembre 2009 par la police de Gorjani à Tunis. Libérée le soir même, elle a été de nouveau convoquée le lendemain et placée en état d’arrestation. Des policiers l’ont escortée à son domicile à Monastir pour fouiller son appartement et saisir son ordinateur." Le Blog de soutien de Fatma

Fatma est soupçonnée d'être derrière le blog DebatTunisie. Il est pourtant facile de vérifier que ce n'est pas le cas. Ils semblent donc vouloir envoyer un signal fort aux blogueurs, en faisant payer la note Fatma. Selon l'avocate , aucune charge n'est encore retenue contre elle. Si elle devait passer devant le procureur lundi 9 Novembre, il peut décider de la libérer, ou de la présenter devant un juge quelques jours après...

Que reproche-t-on à Fatma? Est-ce d'avoir partagé avec nous ses textes et sa soif de liberté? Ou alors d'appartenir à une communauté de blogueurs qui, malgré la censure, a su sauvegarder sa liberté de ton et d'expression, chose intolérable en Tunisie aujourd'hui? Un fort mouvement de solidarité est né spontanément sur la toile, en témoignent la blogosphère et le groupe Facebook qui a rassemblé en 24h plus de 1000 membres. Global Voices Advocacy, Aljazira, RSF et le Los Angeles Times ont aussi relayé son cas. Nous espérons qu'avec toutes ces voix qui lui apportent du soutien, Fatma soit le moins isolée et vulnérable possible face à une justice qui peut être instrumentalisée. Fatma, nous sommes avec toi!

Edit à 16h30 : "Bonne nouvelle! Fatma a été libérée cette matinée, son avocate, maître Leila ben debba, ne sait pas encore si cette libération est due à la clôture du dossier et à la non rétention des charges ou si c’est une libération provisoire"

23 octobre 2009

Echos d'une campagne




A deux jours du "scrutin", tous les projecteurs sont braqués sur la Tunisie, ce petit pays de l'Afrique du Nord dont on entend si rarement parler... On ne compte plus les articles, enquêtes et reportages menés par des journalistes étrangers qui décrivent en majorité un système politique fermé dans un pays qui est avancé par rapport à ses voisins sur le plan économique, mais qui recule sur celui des droits et des libertés. Corruption, népotisme, chômage... sont des mots qui sont revenus souvent dans ces articles, cette année plus qu'en 2004.

Le régime tunisien, qui n'a jamais autant manqué de crédibilité aux yeux des observateurs internationaux, réagit en ce moment avec les mêmes méthodes qu'on lui connait pour faire face aux critiques - contribuant ainsi à leur donner plus de crédit :
harcèlement et arrestation de journalistes et de militants tunisiens, reconduite à la frontière de journalistes étrangers, censure des papiers et sites critiques, et multiplication des efforts de propagande pour défendre ce qui est dévenu indéfendable. Un dernier bilan de RSF résume bien la situation. Dans cette bataille de l'image évoquée précédemment, il se justifie par des décisions et des discours ambigus et contradictoires, qui dénotent bien l'état d'angoisse dans lequel les technocrates du régime doivent se trouver actuellement. Le ministre de la communication en a fait les frais :"L’organisation du tirage au sort donnant l’ordre de passage [des candidats] a d’ailleurs valu son poste au ministre de la Communication, limogé sur le champ, pour ne pas avoir tiré la boule du chef de l’Etat de sa poche plus discrètement." RSF.

L'article publié aujourd'hui dans LaPresse tunisienne est d'ailleurs un bel exemple de contradiction. Pour défendre ce régime, devenu expert dans la récupération des référentiels démocratiques occidentaux pour servir son image de démocratie naissante et progressive, l'auteur n'hésite pas à attaquer ces mêmes valeurs de liberté et de démocratie auxquelles pourtant le régime lui-même prétend se référer... Le tout en prenant soin de jouer sur la fibre nationaliste en accusant ses détracteurs d'intentions néo-colonialistes :

"Réveillez-vous, les Tunisiens ne sont plus ces indigènes ignorants à la merci de ces prédateurs blancs venus leur donner des leçons. (...) Quand l’Occident, qui s’érige en chantre de la liberté, piétine les droits de l’Homme, ce cortège d’esprits dits démocratiques préfèrent regarder ailleurs, plus doués pour compter leurs exploits médiatiques que les cadavres des autres. C’est le revers sanglant de la médaille dorée de la liberté à l'occidentale "

Quelle est alors cette liberté "à la tunisienne" que ce régime dit construire depuis maintenant 22 ans et semble privilégier aux autres modèles? Est-ce celle qu'il a pratiquée au début des années 90 pour réprimer durement toute l'opposition politique, des islamistes à l'extrême gauche? Ou bien peut-être est-ce celle qu'il pratique aujourd'hui pour étouffer le mouvement de contestation qui continue de secouer le bassin minier de Gafsa?

Si l'Occident a bien voulu croire et nous faire croire qu'il fallait accorder du temps à ce régime pour qu'il puisse consolider ses bases économiques et sociales pour ensuite initier la transition démocratique, il est forcé aujourd'hui de constater que ce temps accordé n'a servi qu'à consolider son caractère autoritaire et arbitraire. La transition démocratique tant attendue n'a jamais eu lieu. Bien au contraire, une combinaison de libéralisation économique profitant à une minorité, de répression et de décor démocratique définissent le mieux aujourd'hui ce régime du "changement", si choyé par l'occident pour sa bonne coopération sur les questions sécuritaires, migratoires et de libre échange...Qui croit encore que ce régime peut accoucher d'une quelconque forme de démocratie? Nous sommes face à un système qui ne sait plus se renouveler, qui est en pleine crise identitaire et idéologique, et qui se discrédite lui même en entretenant ses propres contradictions...

Nous avons eu droit dans cette campagne "électorale" à un énorme gâchi de ressources et d'argent pour amuser la galerie avec des tentes, des cirques, des éléphants et des concerts...Nous avons eu droit aussi à un président absent, et à une présidente par intérim qui s'est carrément substituée à son mari pour mener compagne et prendre du galon, sans légitimité aucune, mais avec certainement la volonté de sauvegarder quelques intérêts.

A suivre...

16 octobre 2009

Constats amers


Nos gouvernants, qui sont censés parler et agir en notre nom, devraient être aussi les garants et les vecteurs d’un ensemble de principes et de valeurs qui nous unissent et nous définissent en tant que citoyens tunisiens. Aujourd'hui, je n'aime pas l’image de nous-mêmes que nous renvoient nos gouvernants, et ne me reconnais pas dans ces valeurs qu’ils nous transmettent.

Ces élections truquées et sans intérêt sont insultantes : que de mensonges, que de censure et de louanges pour "une Tunisie démocratique et prospère", qui n'est que pure invention de la propagande...La répression est à son comble, et aucune question n'est débattue ou analysée dans le fond. Les chômeurs diplômés ne sauront pas pourquoi ils sont si nombreux, les ménages ne comprendront pas pourquoi leur pouvoir d'achat est si faible, personne ne posera la question des libertés, de la corruption, ni ne demandera de comptes aux clans qui pillent un peu trop facilement le pays...

Je ne me reconnais pas dans cette république falsifiée, aux institutions effacées, qui prétend prendre le chemin de la démocratie alors qu’elle a pris depuis longtemps celui de l'oligarchie. Je ne peux adhérer à ces élites corruptrices et corrompues qui nous gouvernent, qui n’ont pour seules valeurs que le gain et le profit, et pour seuls idéaux que l'allégeance et l'égoïsme. Je ne comprends pas cette société de l'hypocrisie, qui veut que tout soit bien quand beaucoup de choses vont mal. Je méprise cette presse mensongère, cette administration courtisane et cette justice inéquitable.

J'observe le déroulement de cette compagne et constate amèrement que nous avons droit à la 5ème mascarade consécutive depuis 20 ans. La stratégie de la participation contestataire prônée par une partie de l'opposition montre une nouvelle fois ses limites. Celle du boycott suivie par une autre partie de l'opposition n'a quasiment pas d'effet, à part celui d'enrager encore plus le pouvoir. Jusqu'à quand le consensus tiendra-t-il? Jusqu'à quand allons nous privilégier le développement aux libertés? Si aujourd'hui la Tunisie est citée comme un modèle régional de développement humain et économique, elle présente aussi un contre-exemple de la participation et des libertés. Le constat est aujourd'hui clair : le salut du pays ne viendra pas de l'opposition, et encore moins du pouvoir. Mais de chaque tunisienne et tunisien qui prendront conscience de la gravité de la situation. J'espère qu'ils sauront le faire à temps...


06 octobre 2009

Guerre d'image



Les médias tunisiens sont devenus experts dans la récupération et la manipulation des résultats obtenus par la Tunisie dans les différents classements internationaux. Après l'indice de qualité de vie présenté comme le fruit de 20 ans de "changement", omettant de préciser que le score de 2009 était en recul par rapport à celui de 2008 ; ou l'indice "d'instabilité politique et de vulnérabilité à l'agitation politique et sociale" présenté comme un indice de stabilité et de progrès démocratique alors qu'il ne faisait que refléter l'immobilisme politique du pays, nous avons eu droit cette semaine à l'indice de la gouvernance en Afrique. Cette fois encore, l'information était incomplète : elle ne mentionnait que la moyenne des scores obtenus par la Tunisie sur 5 critères d'évaluation, évitant de parler des notes très moyennes obtenues sur 2 de ces 5 critères- et pas les moindres: "Participation et droits humains " avec 45.3/100 et "Opportunités économiques" avec 52.5/100. (Voir rapport)

Il ne s'agit pas là de nier la situation relativement bonne du pays comparé à d'autres pays africains ou du monde arabe sur le plan du développement humain (initié d'ailleurs bien avant le changement) ou de celui de la sécurité (au prix d'un contrôle et d'une surveillance accrus de la société), mais de dénoncer l'interprétation trompeuse de ces résultats et leur détournement systématique à des fins de propagande. Il faut dire que pour un régime obsolète et de moins en moins crédible, de tels classements, c'est du pain béni! Cette soif de reconnaissance à l'échelle nationale et internationale ne cache-t-elle pas le mépris d'une large partie de l'opinion envers un régime qui continue de tabasser ses opposants, et ce même en pleine période électorale?

Telle est la stratégie déployée depuis plus de 20 ans pour construire et refléter l'image d'une Tunisie tranquille, heureuse et apaisée et pour détourner le regard sur les dérives du pouvoir. A côté de la quasi-totalité des médias tunisiens qui sont exclusivement voués à cette basse besogne, d'autres magazines étrangers comme Afrique Asie , Arabies, ou dans une moindre mesure Jeune Afrique , tous très sensibles à la manne publicitaire de l'état tunisien, contribuent aussi à véhiculer une telle image en prenant soin d'éviter les sujets qui fâchent comme la question sociale ou celle des libertés.

Mais dans cette guerre de l'image, qui passe indéniablement par une guerre de l'information, le pouvoir n'a plus le monopole de la parole et perd depuis un certain temps du terrain. Des chaînes satellitaires comme Al Jazira, connue pour son ton libre et critique envers les dictatures arabes, continuent de déranger en donnant la parole à des militants et à des opposants tunisiens. Ce qui lui vaut régulièrement de véritables compagnes de dénigrement de la part du pouvoir. Actuellement, pas moins de
deux livres critiques sur la situation de la Tunisie circulent et peuvent être téléchargés sur le net. Toutes les tentatives de censure déployées pour contrer ces sources d'information alternatives n'ont pas réussi à empêcher leur diffusion. Dans cette guerre de l'image, le pouvoir ne cesse de perdre des batailles. Entre temps, c'est malheureusement l'image de tout pays, mal représenté, qui continue à se détériorer...

26 septembre 2009

Redeyef


.
Décidemment, Redeyef est devenue une ville martyre en Tunisie. A elle seule, cette ville de quelques milliers d'habitants concentre tous les maux d'un peuple : pauvreté, chômage, pollution, sous-développement économique, manque d'équipements et d'infrastructures, répression policière. Après la terreur d'état qui s'est abattue sur la ville il y a un an, c'est la nature qui s'est déchainé sur ses habitants. Les inondations ont causé plus de 20 morts et plusieurs blessés, et la ville a été ravagée par les eaux qui ont tout emporté sur leur passage.

Un bilan si lourd est directement lié à la rapidité et la violence de la monté des eaux. Il est aussi dû à des carences dans la prévention et la prévision de telles crues et inondations. Si l'homme peine encore à contrôler les effets dévastateurs de la nature, il peut néanmoins disposer de moyens de prévention pour en limiter les dégâts humains et matériels. Et la prévention passe par la limitation de l'urbanisation autour des zones inondables en cas de fortes pluies, le contrôle des débordements par l'aménagement de digues de protection plus résistantes, par la facilitation de l'écoulement des eaux et le par le reboisement qui favorise leur absorption. Les prévisions, quand elles sont bonnes et précises, servent à alerter les populations en amont pour épargner le maximum de vies. A redeyef, on a failli à cette tâche. Des prévisions plus précises et mieux communiquées aux habitants auraient certainement sauvé beaucoup de vies. Et on retrouve cette incapacité à anticiper les évènements aussi dans la gestion de l'après-catastrophe, avec deux nouvelles pertes de vies par électrocution suite à la remise en marche de l'eau courante sans prévenir la population des risques qui y sont liés...

L’Institut national de la météorologie renvoie la balle aux autorités en niant s'être trompé dans ses prévisions et en affirmant avoir lancé l'alerte à temps. Les autorités se déploient et communiquent intensivement pour gérer au mieux le retour à la normale, non sans récupération politicienne. Il reste les habitants, qui continuent à accumuler les peines et les souffrances. Aidons-les comme on peut à les surmonter...

19 septembre 2009

Tunisie : des élections pas comme les autres


Depuis que les élections présidentielles et législatives existent en Tunisie, pourquoi a-t-on toujours eu droit à des plébiscites, avec au final des scores ridiculement hauts à la soviétique, et des partages déséquilibrés entre les différents mouvements politiques?


Il y a d'abord l'hyper-présidentialisation des élections, et des évènements politiques d'une manière générale dans le pays, plaçant le président au dessus de tout, surtout en période électorale. Les partis ont disparu, leurs programmes aussi. On demeure dans une logique de vénération de l'homme, au lieu d'assister à une vraie compétition entre différents programmes de réforme politique. Résultat : le vote et le plébiscite qui en découle ne servent qu'à renforcer le culte de la personnalité présidentielle. Cette personnalisation exagérée du pouvoir efface le reste de la classe politique nationale, et la rend bête et muette. Ce qui explique le vide intellectuel et institutionnel dans lequel le pays continue de sombrer. Et ce qui fait qu'on n'arrive même pas à feindre le jeu démocratique en instaurant le débat et en affichant des scores un peu plus crédibles...

Et puis il y a l'absence d'un contrôle indépendant de la régularité des élections pour limiter le sur-pouvoir présidentiel et celui de son parti-état. La loi tunisienne ne prévoit pas de tels mécanismes pour surveiller et dénoncer les violations et les abus qui peuvent manipuler ou influencer le déroulement et le résultat d'un scrutin. Le conseil constitutionnel est un organe consultatif dépourvu de pouvoir de sanction. Quant à l'observatoire des élections, dont les membres sont désignés par le président lui même, il n'est là que pour servir la campagne du président sortant : quand on sait que 9 membres de cet observatoire sur les 14 qui ont "surveillé" les élections de 2004 ont été reconduits dans leur mission pour les élections de 2009, on ne peut franchement pas s'attendre à des miracles pour les prochaines échéances...

A quelques jours du début des compagnes présidentielle et législative, la routine électorale est donc on ne peut plus pesante. Nos médias continuent à verser dans l'auto-glorification et à reproduire les mêmes mythes fondateurs du Changement : pluralisme et démocratisation graduelle, croissance économique, émancipation de la femme, modération religieuse et modèle social équilibré. Mais ce qui différencie cette échéance électorale des précédentes, c'est que ce discours officiel entendu et ré-entendu n'a jamais été aussi éloigné de la réalité du pays. L'économie est en crise, le chômage ne cesse d'augmenter malgré toutes les mesures de sauvetage de l'emploi, la corruption est endémique et contribue au renforcement des inégalités entre classes sociales, la femme tunisienne se cherche encore, et la religion est devenue le refuge de tous les soucis. Quant à la démocratisation, elle se fait au rythme des autorisations et des quotas attribués par le président à ses opposants...

Face à un tel gouffre entre les paroles et les faits, c'est l'équilibre social du pays qui se trouve menacé. Les évènements du bassin minier (2008) ont démontré l'extrême fragilité de cet équilibre. Les évènements de Soliman (2007) aussi. Si l'étau de l'oppression continue de se resserrer, l'ordre contrôlé peut faire subitement place au désordre et aux conflits violents. La Tunisie a besoin d'avancer, aujourd'hui plus qu'à tout autre moment...

10 septembre 2009

Le projet civilisationnel du changement


Depuis quelques semaines, toutes les associations, organisations professionnelles et autres institutions que compte la société civile tunisienne ne cessent de proclamer leur adhésion totale et absolue au "projet civilisationnel du Changement du 7 Novembre", et appellent ainsi à la continuité.

L'absence de la moindre critique, du moindre avis divergeant et d'une façon générale d'exception à la règle de l'adhésion, peut signifier deux choses : soit les tunisiens sont arrivés à un stade de maturité citoyenne et civile avancé qui leur permet aujourd'hui de se rassembler tous et sans exception derrière un même projet, indépendemment de leurs opinions et de leurs sensibilités différentes. Soit on vit dans un régime totalitaire qui ne peut tolérer aucun écart et aucun avis différent. Sachant que la richesse d'une société civile ne peut provenir que de la diversité de ses composantes, on est tenté de croire au deuxième scénario...

D'autant que la façon brutale dont l'état vient de boucler son dernier "chantier" pré-électoral, en délogeant manu militari le Syndicat National des Journalistes de son bureau, ne peut que confirmer cette hypothèse. La mobilisation en nombre des forces de l'ordre pour empêcher les membres du bureau syndical d'accéder à leurs locaux en dit long sur la nature des rapports que l'état entretient avec les institutions, les syndicats, ou toute organisation pour peu qu'elle soit indépendante, critique ou non allié. Parce que le dernier rapport sur l'état de la presse nationale émis par ce syndicat a été critique, et du fait qu'il ne se soit pas prononcé en faveur de la candidature du président sortant, la punition est tombée : le syndicat vient de subir un véritable coup d'état perpetré par des journalistes putshistes pro-gouvernement, et aidés par une justice partisane...

Oui, il n'y a pas le moindre espace permis à la liberté d'opinion et d'expression, et surtout pas pour les journalistes. La tolérance de l'état dans ce domaine est proche de zéro. Et en l'absence de tout autre moyen de discussion ou de négociation pacifiques, le recours à la force ( qu'elle soit judiciaire ou physique) est devenu quasi-systématique dans le traitement de ce genre de conflits d'indépendance. Tel est le projet civilisationnel qu'on appelle de toute part à reconduire : l'allégence comme unique moyen de survie et de reconnaissance, le recours à la force à la place du débat et la gestion politico-policière de toute tentative d'émancipation provenant de la société civile.

27 août 2009

Décor électoral

Malgré la faim et la chaleur, la presse tunisienne a fait la fête aujourd'hui, à l'occasion de la pré-victoire aux présidentielles du "fils du peuple"...Et les photos étaient comme à leur habitude délicieuses:

Version 2009




Le plus frappant dans ces scènes devenues si familières, est l'extrême ressemblance des évènements - des textes et des scénarios aussi. J'ai voulu vérifier cette impression de "déjà vu", en allant fouiller dans les archives de notre Pravda nationale pour comparer les comptes-rendus des journées de dépôt de la candidature "suprême" pour les élections de 2004 et de 2009. Seulement, les archives de LaPresse s'arrêtent exactement au mois d'octobre 2004, impossible de remonter plus loin...Ils ont raison de raisonner en quinquennat, les archives de 22 années de changement pèseraient bien lourd!

Mais j'ai trouvé ailleurs ce que je cherchais, et la ressemblance des photos est troublante :

Version 2004

Vous remarquerez que mêmes les membres du conseil constitutionnel ne changent pas d'une élection à l'autre...Même chose du côté de l'opposition politique, qui comme prévu a fait preuve de courage et d'honnêteté en plébiscitant leur éternel et bien-aimé adversaire...

Evidemment, tous ces efforts font partie du décor pluraliste et constitutionnel qu'on veut absolument attribuer à ces élections. Mais pour qu'un décor soit crédible, il doit faire preuve d'un minimum de vraisemblance et de variété : il ne faudrait pas toujours utiliser les mêmes d'une élection à l'autre...Cette monotonie électorale qui dure depuis 20 ans ne dupe plus grand monde, à part ceux qui veulent bien y croire. Des phrases comme "veiller à ce que la Tunisie demeure constamment la patrie du sérieux, de l'effort, de l'équilibre et de la modération" ne correspondent plus à la réalité du pays. Quand plusieurs partis dits de l'opposition appellent pour voter pour un parti concurrent, ce n'est pas "sérieux". Quand un parti unique monopolise la scène politique et médiatique, ce n'est pas "équilibré". Et quand la Cour de cassation rejette le pourvoi des détenus du bassin minier, ce n'est pas ce qu'on peut appeler de la "modération".

15 août 2009

Peur castratrice


Repliée sur elle-même, la société tunisienne vit dans le passé, et a du mal à se projeter dans le futur. Les seuls points de repère que les gens adoptent sont le passé et les souvenirs : "Avant c'était mieux. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus difficile. Quant à demain, ça ne peut qu'être pire"...Le seul combat qui agite cette société est celui de sauvegarder ses acquis (moraux, économiques, et sociaux), et de maintenir ainsi le statu quo...

L'une des causes de ce comportement est la peur. La peur est présente dans toutes les sociétés, c'est sa nature et son intensité qui changent d'un pays à l'autre. En Tunisie, on a souvent peur, et de tout presque : peur du lendemain, peur de nos jeunes, peur de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, peur de ne pas pouvoir sortir du chômage ou de l'emploi précaire, peur de ne pas pouvoir se marier comme tous les autres...Mais aussi la peur du flic, la peur de l'état, la peur de la politique, peur de l'islamisme, peur du retour à la polygamie, peur de se faire remarquer, peur de prendre la parole et de s'exprimer, peur d'exprimer ses ressentiments et ses mécontentements. La peur est ambiante, elle est diffuse; elle prend plusieurs formes et peut être exprimée différemment.

La peur "se cuisine" par et dans la société elle-même, mais il lui faut des ingrédients pour l'alimenter et la faire durer. Et ces ingrédients existent bien en Tunisie : désorganisation sociale, autoritarisme, faiblesses et perte des sens de la loi et des institutions, absence de mécanisme de représentation, impunité et abus de pouvoir d'une minorité, corruption favorisant le clientélisme aux rapports égalitaires, arbitraire de la loi et de l'administration. Tous les mécanismes prévus pour assurer la protection du citoyen des peurs qu'engendre la vie en société ne fonctionnent plus. Même le débat, qui est sensé aider à évacuer les angoisses et les peurs collectives, est biaisé, sinon clos. Toute forme d'association, ou de solidarité entre citoyens est interdite.

Cette peur est castratrice. Elle inhibe la création, bloque l'imagination et nuit au progrès. Notre seule conception du progrès est le progrès technologique importé. Notre seule définition de la modernité est notre plus grande propension à consommer. Les gens évitent de réfléchir, par peur de se poser les vraies questions. On vit au jour le jour, complètement absorbés par les détails insignifiants de la vie quotidienne, qui prennent du coup des proportions énormes. Il n'y a aujourd'hui aucun projet de société, qu'il soit économique, politique, social culturel ou syndical, qui puisse donner de l'espoir à cette société. Pas de projet en commun porté par la société tunisienne et auquel les gens peuvent s'identifier. La peur d'avancer favorise les stratégies "du retour en arrière". Devant, c'est le vide. Alors autant s'arrêter, voire même reculer...

Image : Par _z_, Debat Tunisie.

28 juillet 2009

"Elections" tunisiennes?


C’est durant les périodes électorales comme celle que nous nous apprêtons à vivre en Tunisie que nous pouvons nous rendre compte de l’extrême pauvreté du débat social et politique qui prévaut dans notre pays. C’est aussi le moment de mesurer à quel point le citoyen tunisien est déconnecté et désintéressé de la chose publique.

Il est vrai que les conditions nécessaires au bon déroulement du processus électoral sont loin d’être réunies pour que le citoyen s’y intéresse vraiment : faux décor pluraliste, absence de réel enjeu politique, absence de presse libre et d’institutions indépendantes qui sont sensés favoriser le débat et la compétition électorale.

Mais au-delà des conditions défavorables, qu’est ce qui empêche les tunisiens de participer quand même au jeu et de s’exprimer, quand l’occasion de le faire leur est donnée ? Pourquoi les tunisiens ne croient-ils pas aux élections ?

Peu de tunisiens ressentent qu’ils ont le pouvoir, en tant que citoyens, de changer les choses ou d’y contribuer à travers leur vote. Ce manque de confiance dans le système électoral peut être justifié par son opacité et par les fraudes qui biaisent les résultats à chaque fois. Tout processus électoral ne peut aboutir s’il n’y a pas un minimum de confiance dans les institutions qui le régissent.

Voter, c’est aussi faire un choix. Sauf qu’en Tunisie, il n’y a pas de choix à faire : les mouvements d’opposition sont soit interdits, soit très faibles et sans assise populaire. En l’absence de programmes de réformes claires, sur quels critères l’électeur pourra se baser pour déterminer son choix ?

Mais surtout, et c’est peut-être la raison la plus importante qui empêche les citoyens de sortir de leur passivité, peu de tunisiens sont aujourd’hui prêts à payer le prix du changement, et à renoncer à leurs acquis, qu’ils soient économiques ou sociaux. La peur de l’anarchie que peut générer un changement un peu trop brusque hante les esprits, et bloque toute tendance au changement.

On peut aussi entendre par ci et là d’autres arguments qui sont sensés expliquer notre déficit démocratique et notre tendance à accepter notre « moindre mal » actuel. Il y a bien sûr le spectre de l’islamisme, qui serait aujourd’hui la seule force politique qui pourrait bénéficier d’une popularité suffisante pour l’emporter sur tous les autres courants. Mais que penser alors de l’Iran, cette théocratie islamique qui peine à faire face à l’élan démocratique initié par son propre peuple suite aux dernières élections? Que penser de la Turquie, et d’autres états islamiques asiatiques qui arrivent malgré tout à engager des processus de réformes démocratiques? Que penser aussi des dernières élections au Liban, qui s’est soldée par la victoire de la coalition du 14 Mars, sur celle du 8 Mars, à laquelle le Hezbollah appartient?

Je ne pense pas que ça soit l’Islam politique qui nous empêche de nous exprimer librement, ni encore notre culture arabo-musulmane qui ne serait pas compatible à la démocratie « à l’occidentale », ni même le fait que notre peuple soit immature et incapable donc de séparer le bien du mal – le peuple tunisien est au contraire de plus en plus éduqué et accède plus facilement à l’information non contrôlée- ; Mais c’est bien ceux qui nous gouvernent qui nous privent de ce droit fondamental, celui de choisir nous-mêmes nos représentants…Car cela n’est tout simplement pas dans leur intérêt !

16 juillet 2009

Propaganda


L’information de la semaine, à savoir le lancement en Tunisie et en avant-première mondiale du nouveau bolide de la marque Porsche, n’a dû échapper à personne. L’information, lancée par « TAP Propaganda », a aussitôt été reprise par l’ensemble des journaux en ligne, chacun y mettant un peu du sien pour donner à ce micro-évènement une dimension nationale, presque patriotique…

Mais de quoi s’agit-il au fait? Une marque positionnée sur le marché de l’automobile de luxe, en manque de ventes, lance un nouveau modèle dans un contexte mondial marqué par la crise économique et par une chute vertigineuse des ventes mondiales de voitures, qu’elles soient luxueuses ou pas. Mais en Tunisie, l’information est présentée comme étant un évènement d’envergure : « une prouesse qui témoigne, si besoin est, d'une forte conviction du constructeur allemand dans les potentialités du marché tunisien, le savoir-faire et l'efficacité commerciale de son concessionnaire tunisien ». Le concessionnaire en question n’est autre que la société Ennakl…


Quelles sont donc ces fameuses potentialités du marché tunisien pour vendre cette machine qui sera facturée au prix indécent de 250 000 DT (140 000 €), soit plus de 1000 fois le SMIG tunisien ? D’après le concessionnaire tunisien, ce « fort potentiel » est estimé à 40-50 ventes par an. Ce qui représenterait un Chiffre d’Affaires d’environ 7 millions d’€ par an pour le constructeur, soit moins de 0,5% de son CA mondial, si l’on se base sur les résultats du groupe au cours des 9 derniers mois (4,6 milliards d’€). Pas si fameux que cela le potentiel finalement…Le Directeur Commercial de la marque, quant à lui, se montre plus prudent sur « le potentiel du marché tunisien », et préfère invoquer « la stabilité économique du pays » et « ses performances économiques appréciables » pour justifier le choix de notre pays. Comme si le monsieur s’apprêtait à commercialiser des centrales nucléaires pour justifier la prise en compte de critères politiques et économiques pour choisir où il va lancer son produit en premier…

Beaucoup de bruit pour rien, donc. Ou presque…Car ce qu’il faut retenir de ce grand pas en avant vers le progrès et la modernité que vient de réaliser la Tunisie, c’est bien entendu «La stratégie avant-gardiste et visionnaire de notre président- directeur général, M. Mohamed Sakher El Materi, et ses excellentes relations avec les membres du directoire de Porsche A.G nous ont fait bénéficier d’une confiance certaine auprès de cette marque prestigieuse ».


Dans l’art de la récupération politique, rien ni personne ne pourra rivaliser avec la propagande tunisienne!


05 juillet 2009

La censure de retour sur Facebook


Les censeurs du net semblent suivre minutieusement la formule du "plutôt prévenir que guérir" pour contrôler la toile.

Alors que le groupe Facebook "Free From 404: pour le retour de Youtube et de Dailymotion" gagnait en popularité très rapidement ces derniers jours,- en approchant les 4000 membres depuis le 1er Juillet-, la censure a procédé aujourd'hui à une "coupe " dans les membres du groupe, en réduisant la communauté à seulement 400 membres. Difficile de saisir comment ils ont procédé, mais beaucoup de membres du groupe se sont apperçus aujourd'hui qu'ils n'y appartenaient plus! Il est clair qu'on a voulu nuire à la popularité de la compagne, et la stopper dans son impulsion.

Mais les conséquences de la manoeuvre ne peuvent être que positives. La réaction de la censure renforce la crédibilité du projet, permettant à chaque membre du groupe de vivre concrètement un cas de censure. Le nombre de membres est déjà remonté à plus de 1400 en quelques heures. Celà donne aussi du grain à moudre pour les défenseurs de la cause, ce qui lui permet de durer.

Pour rejoindre le groupe, ici.
Photo de Khmaies

02 juillet 2009

Escale tunisienne


"Lors d'une croisière en Censurie, la Tunisie mérite une escale : premier pays africain à avoir investi Internet, rutilante vitrine de l'informatisation des citoyens et des nouvelles technologies louée par Bill Gates (" Je suis époustouflé par la Tunisie "), cet Etat est à la pointe de la cybercensure. Dès 2000, dans une blogosphère encore déserte, il innovait en censurant sur son territoire le forum Takriz.org, ("ras-le-bol".org). La même année, son premier cyberdissident,Zouhair Yahyaoui, était arrêté dans un publitel (cybercafé) et condamné à dix-huit mois de prison pour avoir proposé un sondage sur son site, Tunezine : " La Tunisie est-elle un royaume, une république, un zoo, une prison ? "

Le mariage des technologies dernier cri de cybersurveillance et d'un Etat policier a engendré en dix ans une triste routine – cyberdissidents emprisonnés et blocage systématique des sites de la presse étrangère dès qu'un entrefilet déplaît. Lofti, un Tunisien qui vit en Europe, se souvient qu'il n'a jamais pu accéder au portail français Voila.fr lors d'un séjour au pays. Pourquoi ? A cause des dépêches AFP que le portail propose ? De photos trop sexy ? Les questions aussi sont mal vues. A noter : l'ATI, depuis ses débuts, est toujours dirigée par une femme. Khadija Ghariani, ingénieurSup Telecom Paris promo 1984, Feriel Béji, docteur en intelligence artificielle, et Lamia CheffaiSghaier, ingénieure en génie électrique, s'y sont succédé. En dissidence, on les surnomme les Ben Ali's Angels, une production locale sous-titrée : " A nous de vous faire détester Internet ! ". La Tunisie est aussi championne d'un certain cyberhumour."

Source: Article du Monde "Les censeurs du Net" par Claire Ulrich

01 juillet 2009

Express yourself, don't repress yourself!




Exprimer son opinion et dire librement ce que l’on pense…Voilà peut-être le plus grand défi que chaque tunisien doit relever aujourd’hui. Nous avons été élevés dans la mesure et dans la censure de nos propres opinions ; nos aînés nous ont toujours recommandé d’éviter de parler des sujets qui fâchent …

Il n’est plus possible aujourd’hui de vivre comme des autistes, bouches cousues et faces voilées…

Environ 10 ans après la naissance de la toile tunisienne, plus d’1 million de tunisiens continuent de naviguer dans un web censuré et strictement surveillé. Nous n’avons pas le droit de regarder des vidéos sur Youtube ou Dailymotion, pas le droit de nous informer auprès de médias indépendants. Il nous est interdit d’adhérer aux causes auxquelles nous sommes sensibles, interdit aussi de nous exprimer librement sur les réseaux sociaux. Nos comptes mails peuvent êtres trackés, et nos données personnelles violées. La toile tunisienne ressemble à une cour de prison, où un gardien armé est posté dans chaque petit recoin. ..

Les internautes tunisiens ont su s’adapter pour trouver des moyens de contourner la censure. Nous utilisons des proxys, ces serveurs anonymes qui échappent à la surveillance. Nous avons créé des sites relais pour diffuser les informations ciblées par la censure. Nous nous sommes réfugiées dans des réseaux sociaux (Blogosphère, Facebook, twitter), où nous nous regroupons pour mieux contrer la censure…Nous usons de notre humour et de notre persévérance pour résister aux pressions. Tout cela est bien, mais pas suffisant.

D’où l’intérêt d’unir nos voix aujourd’hui, nous qui sommes tous concernés d’une manière ou d’une autre par la censure sur internet et ailleurs, pour réclamer notre droit à l’expression libre. Un droit fondamental surtout dans un pays comme le notre, tristement reconnu aujourd’hui pour être l’un des plus oppresseurs de la liberté d’expression dans le monde.

C’est d’autant plus important qu’en l’absence de presse libre, et donc de contre-pouvoirs et de garde-fous aux agissements des uns et des autres, il n’y a que la scène virtuelle qui peut aujourd’hui constituer un espace ouvert à un débat public objectif et constructif…
Résistons donc à la censure!

13 juin 2009

L'oubli des droits

(Getty Images)

"(...) Des écoliers à qui on avait demandé de représenter un symbole de leur pays à la place de la statue d'Ibn Khaldoun (le père de la sociologie), ont dessiné une fourgonnette de police.
Ces fameuses baga, d'un bleu sinistre, sillonnent la capitale en tous sens. C'est un soir de mai parmi d'autres. Un véhicule de police fonce à tombeau ouvert en direction de la cité Ennasser, un de ces quartiers nouvellement construits qui ont bouleversé le coeur de Tunis. Ennasser n'est qu'un vaste chantier avec ses milliers de logements en construction. C'est l'eldorado des Mramajia, journaliers venus des régions les plus déshéritées de la Tunisie en quête d'un boulot. Pour surprendre ces clandestins, la fourgonnette tourne brusquement dans une ruelle proche d'un immense chantier. La foule s'écarte. La baga déverse policiers et chiens loups pour boucler la zone.

Facilement repérable avec son sac sur l'épaule et ses bottes de chantier, un jeune homme descend le grand boulevard d'Ennasser sans se méfier. Ce n'est qu'en butant sur deux policiers qu'il réalise le piège. "Papiers !" : le malheureux fouille frénétiquement ses poches en quête d'une pièce d'identité. La plupart des victimes de ces contrôles ne savent même plus si elles sont en règle. Les policiers regardent rapidement les papiers, à supposer qu'ils sachent lire, avant de les confisquer. Abasourdi, le jeune homme reste là, attendant docilement que les policiers appréhendent d'autres personnes.

En quelques minutes, un groupe d'hommes complètement affolés se forme. D'un côté de la rue à l'autre, ils crient de prévenir un tel ou un tel qu'ils ont été arrêtés et qu'on fasse quelque chose pour les faire relâcher. Mais leurs compagnons encore libres entendent-ils seulement leur message, trop heureux de pouvoir filer loin de la zone dangereuse ?

Les raflés seront alignés le long de la palissade, puis bourrés à coups de pied et coups de poing dans la baga. Sans ménagement, le chauffeur referme la porte et vérifie qu'elle est bien verrouillée. Direction Bouchoucha, le centre de détention. Là, la police prendra son temps pour faire le tri. Les uns seront envoyés au service militaire, d'autres seront condamnés pour vagabondage et refoulés vers leurs régions. Seuls les plus chanceux, parce qu'ils ont un parent ou un employeur bien placé, seront relâchés. Dans ce climat de contrôles permanents, qui connaît en
core ses droits ?" par Denise Williams, Taoufik Ben Brik


On a du mal à croire que ce mode d'interpellation, qui rappelle les pires moments de la seconde guerre mondiale, est aujourd'hui toujours appliqué en Tunisie. Et pourtant, c'est ce qui se passe depuis quelques jours...Est-il concevable qu'une partie de la population doive se cacher et se priver quasiment de liberté de circuler, juste pour échapper à cette opération de nettoyage? Il ne s'agit pas de remettre en question le devoir d'accomplir son "service militaire" dans un pays aussi "paisible" que la Tunisie, mais de poser le problème du recours systématique à la force et à l'arbitraire, même quand il s'agit d'appeler les gens à respecter leurs obligations citoyennes.

"Le service National est synonyme de renforcement de l’intégrité du pays, consolidation du développement du pays et de l'égalité entre les citoyens."

C'est ce qu'on peut lire sur le site de la Défense tunisienne. Celà sonne comme une devise...

Mais faut-il pour atteindre ces objectifs bafouer l'intégrité du citoyen en l'interpellant de force et par surprise dans la rue ou dans des lieux publics? Et ces rafles, dont les premières victimes sont les plus démunis et les moins pistonés, -parmi eux les chômeurs-, ne font au contraire que renforcer les inégalités entre citoyens...

Les services militaires tunisiens se trompent soit de méthode, soit de devise...

09 juin 2009

Scénario de succession

La mort du dictateur Bongo après 41 ans au pouvoir vient poser l’épineux problème de la succession. Un problème récurant dans tous les pays où le pouvoir est hyper personnalisé et centralisé en une seule personne, le président lui-même. Bongo était l’un de ces dirigeants qui n’apprécient guère le partage. Il était le seul à décider de toutes les affaires du pays, jusqu’aux moindres petits détails insignifiants. Avec de tels modes de gouvernance, le système décisionnaire ne peut fonctionner sans la clé de voûte présidentielle. En son absence, tout le système risque de s’écrouler, comme un château de cartes auquel on aurait retiré son principal pilier. Il est donc normal qu’après disparition du chef suprême, le pays entre dans une période de troubles et d’incertitudes rythmée par les guerres de clans et les tentatives de prise du pouvoir par la force.

Beaucoup de dictateurs ont bien compris la fragilité de leurs systèmes, et ont commencé à travailler sur la question de leur succession bien avant leur disparition. Pour cela, ils ont pour la plupart privilégié une démarche dynastique. A l’instar des présidents syrien, libyen, égyptien ou nord-coréen, qui ont respectivement désigné un fils pour hériter du pays qu’ils dirigent, et qui préparent déjà leurs opinions publiques et l’opinion internationale à accepter un tel fait.

Mais quand la succession verticale n’est pas possible pour absence de rejeton en âge d’exercer, c’est la voix horizontale qui semble être privilégiée par les dictateurs, sans pour autant sortir du cercle familial. C’est la tendance qui ne cesse de se confirmer chez nos voisins algériens, où le président Bouteflika, fraichement réélu, a déjà commencé à ouvrir la voix à son frère Said, qui prépare la création de son nouveau parti politique, étape préalable à la prise du pouvoir. En Tunisie, une succession « en transversale » est plausible, par l’intermédiaire du gendre du président. Celui-ci fait l’objet de toutes les spéculations, depuis sa montée en puissance fulgurante sur les plans économique, politique et médiatique, et ce en l’espace de quelques années seulement…

Et les peuples dans tout cela? Laisseront-ils tomber aussi facilement le modèle républicain pour une forme de pouvoir qui se rapproche de celui d’une monarchie constitutionnelle ?

Les scènes politiques dans ces pays sont dans un état lamentable, elles n’offrent aucune vraie alternative ou changement, ni même la possibilité de faire un choix différent au sein des partis politiques surpuissants des présidents en place. Par manque de culture politique ou par intérêt, beaucoup auront tendance à se ranger derrière « l’homme puissant du moment », à défaut de pouvoir faire un choix par conviction et sur la base d’un programme politique bien défini auquel ils peuvent adhérer.

Il n’y a qu’une solution pour échapper à de tels scénarios de succession : une prise de conscience collective qui émanerait d’un réel désir de changement !