15 août 2009

Peur castratrice


Repliée sur elle-même, la société tunisienne vit dans le passé, et a du mal à se projeter dans le futur. Les seuls points de repère que les gens adoptent sont le passé et les souvenirs : "Avant c'était mieux. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus difficile. Quant à demain, ça ne peut qu'être pire"...Le seul combat qui agite cette société est celui de sauvegarder ses acquis (moraux, économiques, et sociaux), et de maintenir ainsi le statu quo...

L'une des causes de ce comportement est la peur. La peur est présente dans toutes les sociétés, c'est sa nature et son intensité qui changent d'un pays à l'autre. En Tunisie, on a souvent peur, et de tout presque : peur du lendemain, peur de nos jeunes, peur de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, peur de ne pas pouvoir sortir du chômage ou de l'emploi précaire, peur de ne pas pouvoir se marier comme tous les autres...Mais aussi la peur du flic, la peur de l'état, la peur de la politique, peur de l'islamisme, peur du retour à la polygamie, peur de se faire remarquer, peur de prendre la parole et de s'exprimer, peur d'exprimer ses ressentiments et ses mécontentements. La peur est ambiante, elle est diffuse; elle prend plusieurs formes et peut être exprimée différemment.

La peur "se cuisine" par et dans la société elle-même, mais il lui faut des ingrédients pour l'alimenter et la faire durer. Et ces ingrédients existent bien en Tunisie : désorganisation sociale, autoritarisme, faiblesses et perte des sens de la loi et des institutions, absence de mécanisme de représentation, impunité et abus de pouvoir d'une minorité, corruption favorisant le clientélisme aux rapports égalitaires, arbitraire de la loi et de l'administration. Tous les mécanismes prévus pour assurer la protection du citoyen des peurs qu'engendre la vie en société ne fonctionnent plus. Même le débat, qui est sensé aider à évacuer les angoisses et les peurs collectives, est biaisé, sinon clos. Toute forme d'association, ou de solidarité entre citoyens est interdite.

Cette peur est castratrice. Elle inhibe la création, bloque l'imagination et nuit au progrès. Notre seule conception du progrès est le progrès technologique importé. Notre seule définition de la modernité est notre plus grande propension à consommer. Les gens évitent de réfléchir, par peur de se poser les vraies questions. On vit au jour le jour, complètement absorbés par les détails insignifiants de la vie quotidienne, qui prennent du coup des proportions énormes. Il n'y a aujourd'hui aucun projet de société, qu'il soit économique, politique, social culturel ou syndical, qui puisse donner de l'espoir à cette société. Pas de projet en commun porté par la société tunisienne et auquel les gens peuvent s'identifier. La peur d'avancer favorise les stratégies "du retour en arrière". Devant, c'est le vide. Alors autant s'arrêter, voire même reculer...

Image : Par _z_, Debat Tunisie.

18 commentaires:

Téméraire V5.0 a dit…

Bravo pour cet article. Rien à dire de plus ... sauf, bienvenu au pays des brebis galeuses

coeos a dit…

La prudence est une vertu! mais quand la prudence excède les limites, elle tombe dans la pusillanimité...

Carpe Diem a dit…

@ Téméraire : Ravi de te retrouver après cette absence! @ +

@Coeos : On a largement dépassé les limites de la prudence :) Merci

coeos a dit…

mais ce n'est pas nouveau! En voulant vérifier le sens du mot pusillanimité sur internet (www.cnrtl.fr) , je suis tombé sur quelque chose qui m' a fortement gêné :
pusillanime : "Littér. [En parlant d'une pers. ou, p. méton., d'un élément de la pers.] Qui est timide, qui craint le risque, les responsabilités; qui manque d'audace, de courage, de fermeté. Synon. couard, faible, lâche, pleutre, timoré; anton. audacieux, courageux, décidé, entreprenant, hardi, résolu. Cœur, esprit, âme pusillanime. La ville [Cairouan] fut emportée d'assaut. Pusillanimes comme toujours, les habitants se rendirent à merci (Tharaud, Mille et un jours Islam, II, 1938, p. 74)".
apparemment c'est depuis longtemps que cette malédiction nous suit :(

ancien combattant a dit…

Une analyse qui a le mérite de l'élégance intellectuelle mais qui, heureusement, ne s'applique pas à notre si beau pays, le pays du soleil et du jasmin. Il faut arrêter de spéculer dans le vide intersidéral et venir admirer de visu l'excellente santé socio-politico-économico-culturalo-sportivo-médiatico-o-o-o... de notre société.

allah yehdik ya Carpe Diem, dima thibb tfassed alina jaw...

ancien combattant a dit…

oops, j'ai aussi oublié, bien évidemment, religioso... ah, mahlaha religioso mtâana, kan el khir wel nêema... ah ya Carpe... allah yehdik wakahaw...

Carpe Diem a dit…

@coeos : La peur ferait-elle donc partie du patrimoine culturel tunisien?:) Merci pour les précisions

@Combattant: Ahla bik:)
C'est le premier post que j'écris après deux semaines passés en Tunisie à admirer " l'excellente santé socio-politico-économico-culturalo-sportivo-médiatico-o-o-o... de notre société." lol! Je peux donc te dire que j'ai bien été inspiré de ce que j'ai pu voir et entendre au pays:)@ +

ancien combattant a dit…

@Carpe. Zid thabbet, relis bien ton billet d'avion électronique. tu t'es sûrement trompé de pays. c'est grave de se tromper de pays... c'est grave...

Saied a dit…

Je ne suis pas d’accord avec cette analyse :-)

Nous avons peur, mais pas plus que nos voisins européens, par exemple. Peur de la mondialisation. Peur de l’étranger.

Ce qui nous bloque ce n’est pas la peur.

Ce qui nous bloque c’est : 1- la pauvreté et 2- le manque de courage.

1- Nous sommes pauvres parce que nous n’inventons rien ou presque. Nous sommes incapables de produire des idées. Notre sport national s’appelle « Copier Coller », et nous sommes loin d’exceller dans cette discipline : nous copions mal !

2- Nous manquons de courage, parce que nous n’osons pas sortir des sentiers battus. Les changements, les aventures ne nous tentent pas.

Nous pouvons penser que la peur peut être entretenue (par les médias, les partis politiques ou certains régimes autoritaires). Le responsable est alors vite identifié. Ce n’est pas le cas des 2 points que je viens de citer.

Carpe Diem a dit…

@Saied: Merci pour ton avis qui est intéressant et finalement complémentaire avec ce que j'ai écrit. Je pense que la peur et le manque de courage vont de pair, la peur pouvant maintenir le manque de courage...Je préfère pour ma part employer le terme "peur" que "manque de courage", je n'aime pas les jugements. Et j'ai choisi de traiter seulement la peur comme facteur bloquant pour ne pas trop m'étaler. Le sujet est évidemment beaucoup plus vaste que je n'ai pu évoquer...@ +

Mon Massir a dit…

Bravo. Bien vu.

@ Ancien Combattant:
:-)))

Carpe Diem a dit…

@Massir: Ahla bik:)

عياش مالمرسى a dit…

La majorité écrasante des peuples est depuis toujours peureuse, couarde, ce n'est pas une spécialité locale. Mais dans toutes les sociétés, un élite est supposée être courageuse et provoquer des changements. Donc ma nuance est celle-ci: notre élite est ou bien trop peureuse, ou bien désintéressée, dans les deux cas elle devient l'ennemi, foutons la paix au peuple :)

Carpe Diem a dit…

@ Aayech : Merci pour la nuance!

pink_panther a dit…

tout à fait d'accord pour la peur, elle est vraiment castratrice, c'est le mot!
ceci dit, je ne crois pas qu'on est en train de reculer, même si on a l'impression de stagner, les mouvements commencent de l'interieur, ils doivent être réfléchis et voulus pour avoir lieu;
et la frustration y est, le mal être aussi!
ça ne tardera pas à bouger à mon avis.

misanthrop repenti a dit…

Bonjour ,je viens de visiter votre blog et je me suis permis de laisser un commentaire sur votre article que j’ai trouvé fort intéressent ,je suis Algérien et votre culot de parler et de critiquer vertement le pouvoir m’a honnêtement agréablement surpris qui rompt avec la docilité des tunisiens que j’ai connu dans la bouche desquelles le mot لاباس را نا revient comme un leitmotiv , et dont le mot de Ben al…. Leur donne une ‘peur bleue’ que vous essayez si de vaincre avec votre blog …..bonne chance et bonne continuation .

Carpe Diem a dit…

@Pink: Merci pour cette touche d'espoir:) Je ne demande qu'à te croire! @bientôt

@misanthrop repenti : Ce que vous décrivez dans les tunisiens que vous avez connu est exactement ce dont je parle : la peur de dire ce que l'on pense. Je ne crois pas que les tunisiens sont aussi dociles, mais ils n'expriment pas publiquement leur opinion quand il s'agit de politique interne. Parce que la liberté d'expression n'existe pas en Tunisie. Mais de plus en plus de tunisiens prennent la parole, et vous serez encore plus agréablement surpris de voir que beaucoup de blogueurs tunisiens s'expriment comme je le fais. Merci de votre visite et à bientôt

Hager Belkhir a dit…

Merci pr cet article. Vous savez même après 4 ans rien n'a changer la société a tjr peur avec juste quelques modification dans la liste..^^