
Deux années après les manifestations sociales de Redeyef, un scénario similaire s’est répété récemment à Skhira, petite ville de quelques dix milles habitants située dans le golfe de Gabes :
"La paisible petite ville (...) a connu un début de semaine très mouvementé. Le lundi 1er février 2010, un rassemblement de jeunes diplômés au chômage originaire de la ville s’est formé pour protester et exiger du travail. Très rapidement les forces de l’ordre ont rappliqué en nombre, munis de matraques et bombes lacrymogènes. Poussés violemment aux abords de la ville, les manifestants ont tenté de retourner à leurs domiciles par la route nationale (...) où ils auraient été rejoints par leurs familles, des élèves et d’autres habitants qui assistaient aux événements. La police a finalement réussi à disperser les manifestants dont plusieurs ont été interpelés et certains blessés"
Les manifestants réclamaient depuis longtemps leur droit au travail dans la nouvelle usine de phosphate qui s'installe dans la région. Le faible taux de recrutement de locaux et l’arrivée de travailleurs d'autres recoins du pays ont exacerbé les colères et poussé les habitants à sortir dans la rue pour porter leurs revendications.
Tout comme le bassin minier de Gafsa, Skhira est une ville qui appartient à "l'autre Tunisie", celle qui a été mise à l'écart du développement économique et du progrès social qu'a pu connaître le pays ces vingt dernières années. Et celle dont les populations, surtout les plus jeunes d'entre elles, sont sévèrement touchées par un chômage de longue durée. Un chômage qui crée de la précarité, qui marginalise et qui pousse la population soit à l’exclusion, soit à la migration.
Ce qui s’est passé à Skhira n’est pas nouveau, mais vient nous rappeler que la Tunisie est un pays qui avance à double vitesse : il y a la Tunisie relativement prospère qui concentre 80% de la production nationale sur 60% de la population (Littoral-Nord). Et celle qui se paupérise et qui représente 40% de la population avec seulement 1/5 ème de la production nationale (Sud-Ouest). Des disparités qui ne cessent de se creuser. Cela montre également que la Tunisie peine toujours à transformer de façon équitable la croissance de ses ressources et de ses revenus en progrès social et humain. A ce rythme, le droit à un travail décent et correctement rémunéré, et donc à une véritable place dans la société, vont s'affirmer avec le temps comme des revendications socio-économiques prioritaires pour un certain nombre de catégories marginalisées de la société . Il s’agit essentiellement des jeunes peu ou mal éduqués qui rencontrent des difficultés à trouver leur place dans le marché du travail; ceux qui sont au chômage prolongé et qui peinent à s’insérer malgré leurs formations, et les travailleurs pauvres ou précaires dont le pouvoir d’achat ne cesse de baisser.
Du côté des autorités, le recours à la force a été comme toujours la seule réponse apportée face à des revendications socio-économiques légitimes. De telles démonstrations de force sonnent comme un aveu d'échec des autorités à traiter efficacement le problème du chômage, particulièrement celui des jeunes, autrement que par la violence et la répression comme première réponse, ensuite par des séries de mesures ponctuelles qui ne traitent pas le mal à l'origine mais qui servent seulement à colmater les brèches. Jusqu'à la prochaine explosion de colère...
06 février 2010
L'autre Tunisie
17 janvier 2010
Jeunesse en Tunisie : promotion "carcerale"

Quoi de plus légitime et normal quand on est jeune, étudiant et doté d'un minimum de conscience que de se sentir concerné par l'amélioration des conditions de logement et d'études des dizaines de milliers de jeunes tunisiens inscrits à l'université. Et quoi de plus pacifique comme action de protestation que d'organiser des sit-in dans une résidence universitaire pour faire entendre ces revendications?
Et pourtant...Ce qui est considéré sous d'autres cieux moins répressifs comme une demande légitime et un engagement plutôt sain est systématiquement puni par de lourdes peines de prison en Tunisie, ce pays qui continue de se targuer d'être à l'initiative du programme onusien "2010, année internationale de la jeunesse"...Quelle hypocrisie!
Arrêtés dans la violence et vraisemblablement maltraités, plusieurs étudiants militants et sympathisants du syndicat des étudiants sont aujourd'hui privés de leur liberté. Des procès sans droit de défense les condamnent à des peines disproportionnées par rapport à ce qu'on leur reproche, comme s'il y avait quelque chose de reprochable dans leur engagement. L'exemple des condamnés de Manouba ne suffisant pas, d'autres procès similaires semblent être en cours de préparation. Des militants de la ville de Sousse et de Bir el-Bey ont été arrêtés pour les mêmes motifs...
Cette fuite en avant et cet acharnement contre les étudiants semblent constituer un premier "défi à relever", pour reprendre ce beau slogan de propagande, que le pouvoir s'est fixé pour ce cinquième quinquennat. Et comme par enchantement, c'est quand les choses empirent dans les faits qu'elles semblent aller au mieux dans notre presse schizophrène. Ainsi, devrions-nous nous réjouir de la "Déclaration de Tunis pour un meilleur avenir des jeunes" qui vient d'être prononcée pour promouvoir "l’approche tunisienne en matière de promotion de la jeunesse"...
A quand des "stages de promotion" dans les geôles tunisiennes pour tous les jeunes du monde?
Tags : droits, Manipulation, Opinions, Politique, Propagande, Société, Tunisie, Violence
26 décembre 2009
La Tunisie modèle de tolérence et de dialogue

L'image de la Tunisie s'est beaucoup détériorée depuis le dernier forcing "électoral" et la campagne de dénigrement et de répression des voix libres qui a suivi et qui se poursuit. Malgré une communication plus offensive répondant au coup par coup aux critiques et la multiplication des efforts de propagande, le pouvoir peine à rétablir son image d'avant, celle de garant de l'équilibre social et de la démocratisation progressive d'un pays paisible et ensoleillé... Cette mauvaise posture l'oblige à déployer davantage de moyens pour reconstruire son capital confiance, comme la récupération de toute mention positive et son amplification parfois à un point qui frise le ridicule...Deux exemples parmi d'autres de récupération et d'amplification maladroites marquent cette fin de semaine : l'ONU qui proclame 2010 année internationale de la jeunesse à l'initiative de la Tunisie, et la fille adoptive des Chirac qui salue le modèle tunisien et le cite en exemple de tolérance.
Alors que l'Assemblée Générale des Nations Unies n'a pas jugé utile de mentionner l'initiative tunisienne dans son seul et unique communiqué à ce sujet, la nouvelle a été intensivement relayée par les médias tunisiens donnant lieu à un concert de louanges et à des poussées de fierté pour saluer "un nouveau témoignage édifiant de la grande estime que voue la communauté internationale à la Tunisie et à son Président". Beaucoup de bruit pour une simple résolution adoptée sans vote par la bureaucratie onusienne et très peu relayée dans les médias internationaux...
Quant à la fille Chirac, quand son père affirmait en 2003 en Tunisie que "le premier des droits de l’Homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat", elle a pour sa part eu la gentillesse de rajouter à la liste des droits "permis" aux tunisiens celui "de pratiquer la religion de son choix", tout en ignorant comme son père les autres droits et libertés qui sont systématiquement bafoués en ce moment en Tunisie. Qui sait, un jour viendra peut-être où les Chirac reconnaîtront aussi aux tunisiens leur droit à une société civilisée, juste et libre...
Ni les satisfécits de l'ONU ni les paroles d'une Chirac ne masqueront l'état de forte tension et la répression sévère que subit actuellement la société civile tunisienne. Cette quête de "bons points" pour se crédibiliser est d'autant plus ridicule que ce pouvoir qui se place comme modèle de tolérance et de dialogue avec la jeunesse aux yeux du monde continue d'envoyer en prison de jeunes étudiants syndicalistes et militants en Tunisie. C'est sur ses actes qu'un gouvernement est jugé et non par les paroles. Et ce sont ceux qui en parlent le plus, qui en font le moins...
Photo de Mohamed Soudani, étudiant syndicaliste emprisonné
Tags : droits, France, Manipulation, Médias, Opinions, Politique, Presse, Propagande, Tunisie
15 décembre 2009
Identité Patriote

Tout comme le (faux) débat sur l'identité nationale qui se déroule actuellement en France, le (faux) débat sur "l'identité patriote" instauré par le pouvoir en Tunisie depuis les dernières élections ne sert qu'à exclure un pan de la société de sa propre identité.
Le débat sur l'identité nationale en France a pour effet de dresser un mur entre les français d'origine étrangère et ceux qui sont dits de souche, comme pour définir des contours à l'identité française. En Tunisie, on essaie de dresser un mur entre les partisans du pouvoir, et ceux qui osent le critiquer et dénoncer ses excès, comme pour définir des limites à la critique et à l'opposition à sa politique. Dans les deux cas, l'élément de peur employé est le même : la peur de l'étranger, ou plutôt de "l'agent de l'étranger" dans le cas tunisien...
En France, le débat sur l'identité nationale est mené par l'UMP, le parti de droite au pouvoir, pour qu'il puisse s'attirer la sympathie des électeurs les plus à droite en vue des prochaines élections régionales de mars 2010. En Tunisie, le débat est mené par le pouvoir et ses proches, depuis les dernières "élections", pour contre-dire les nombreuses critiques qui les ont entaché. Dans les deux cas, le débat est instrumentalisé à des fins politiciennes sans fond et sans qu'il y ait une réelle volonté de débat. On joue sur les symboles de la nation, et sur les sentiments enfouis de fierté nationale et de patriotisme des citoyens, pour les amener à choisir un camp...et donc à s'exclure les uns et les autres.
Malgré ces ressemblances de forme, les situations dans les deux pays sont pourtant très différentes . En France, ce débat pourrait être justifié par ses partisans - s'il n'était pas instrumentalisé - parce qu'il se base sur une réalité sociologique et démographique et qu'il pose la question de l'intégration de certaines communautés religieuses, ethniques, etc. dans la société française. En Tunisie, ce débat injustifiable pose la question de l'exclusion de certaines communautés journalistiques, militantes, et politiques de la société tunisienne juste parce qu'elles expriment leurs opinions, leur opposition et leurs critiques. En France, c'est une question sociale qui est débattue sur la scène politique. En Tunisie, c'est une question politique qui est entrain de créer un malaise social supplémentaire dans la société tunisienne. Dans les deux cas, ces débats ne peuvent être que dangereux, parce qu'ils risquent d'exclure et de mener à la négation des spécificités qui caractérisent toute société, qu'elles soient culturelles dans le cas de la France, ou idéologiques dans le cas de la Tunisie.
Caricature de _z_, DebaTunisie
19 novembre 2009
Tunisie : tempête diplomatique

Nous assistons depuis quelques semaines à une crispation des relations entre la Tunisie et la France. Nous avions l'habitude d'une France plutôt réservée quand il s'agissait des excès du régime tunisien, et d'une Tunisie plutôt profil bas quand il s'agit de sa grande amie La France... Le ton a bien changé depuis que l'amie est devenue "traitre" et "non patriote", osant sortir de sa réserve :
"Nous sommes préoccupés par les difficultés rencontrées par des journalistes et défenseurs de droits de l'Homme en Tunisie"
Néocolonialisme et ingérence dans les affaires intérieures répond alors Tunis, qui a déjà essuyé quelques jours auparavant les communiqués "préoccupés" de toute la gauche française et de celui du Maire de Paris. Las de ces renvois de balles incessants par communiqués interposés, le gouvernement tunisien porte l'affaire au niveau régional, appelant à l'aide l'éternel guide de toutes les révolutions, même celle de la diplomatie tunisienne apparemment...Au nord de la Méditerrané, l'anti-patriotisme atteint la Belgique, cœur névralgique de l'Europe, avec laquelle la Tunisie s'apprête à négocier en 2010 son statut de partenaire "avancé"...Cette fois, la réponse de la Tunisie s'est fait attendre -une semaine environ- pour venir discrètement, mais avec un ton non moins accusateur, de l'ambassade de Tunisie en Belgique :
Nous rejetons énergiquement ces allégations sans aucun lien avec la réalité et dénonçons, par la même, une telle attitude inamicale qui relève franchement d'un néo-colonialisme primaire qui constitue une ingérence flagrante et inadmissible dans les affaires intérieures d'un pays souverain.
L'Europe semble exiger des gestes concrets d'apaisement de part du pouvoir tunisien. Mais celui-ci se montre susceptible et offensif, il répond au coup par coup, exagère les intentions de pays qui sont pourtant ses alliés et a même recours à des mesures punitives. Mais cette agitation de la partie tunisienne a ses limites. D'abord parce que le pouvoir tunisien brûle les étapes en haussant le ton très vite et en élevant l'affaire au niveau régional : va-t-on faire appel aux Nations Unies au prochain communiqué? Ensuite parce ce que la Tunisie est un partenaire de l'Europe, qui est en position de demande d'un statut avancé, et qui n'a toujours pas honoré une partie de ses engagements. Le dernier communiqué du Parti Socialiste Européen est sans appel :
The Tunisian government’s actions are unacceptable. It should treat its people and political opponents better. It must stop persecuting those who oppose the government. The regime must respect fundamental freedoms, if it aims for closer relations with the EU. Advanced status for Tunisia is out of question in the current situation.
Le désir du pouvoir tunisien de s'allier davantage à l'Europe est en complète contradiction avec sa fermeture sur les questions des libertés et des droits fondamentaux. N'est-ce pas là la limite du modèle tunisien, fondé sur un développement économique libéral et mondialisé, mais sans respect des libertés et sans progrès politique?
Source photo
11 novembre 2009
Cyber-repression

Les ennuis subis récemment par notre amie Fatma viennent nous rappeler que la libre expression sur internet représente aux yeux de nos censeurs une menace redoutable et redoutée. La piqure de rappel s'adresse cette fois directement aux blogueurs pour leur signifier que le risque de répression lié à la tenue d'un blog indépendant et au ton libre n'est pas que latent, mais bien réel et récurrent. Le projet Threatened Voices recense en Tunisie 19 cas d'atteintes à la liberté d'expression sur internet, la classant 4ème pays le plus répressif après la Chine, l'Egypte et l'Iran...
Tags : Blogosphère, Censure, droits, Fatma Riahi, Internet, Opinions, Tunisie
07 novembre 2009
Fatma
Tags : Blogosphère, droits, Fatma Riahi, Justice, Tunisie
23 octobre 2009
Echos d'une campagne
Le régime tunisien, qui n'a jamais autant manqué de crédibilité aux yeux des observateurs internationaux, réagit en ce moment avec les mêmes méthodes qu'on lui connait pour faire face aux critiques - contribuant ainsi à leur donner plus de crédit : harcèlement et arrestation de journalistes et de militants tunisiens, reconduite à la frontière de journalistes étrangers, censure des papiers et sites critiques, et multiplication des efforts de propagande pour défendre ce qui est dévenu indéfendable. Un dernier bilan de RSF résume bien la situation. Dans cette bataille de l'image évoquée précédemment, il se justifie par des décisions et des discours ambigus et contradictoires, qui dénotent bien l'état d'angoisse dans lequel les technocrates du régime doivent se trouver actuellement. Le ministre de la communication en a fait les frais :"L’organisation du tirage au sort donnant l’ordre de passage [des candidats] a d’ailleurs valu son poste au ministre de la Communication, limogé sur le champ, pour ne pas avoir tiré la boule du chef de l’Etat de sa poche plus discrètement." RSF.
"Réveillez-vous, les Tunisiens ne sont plus ces indigènes ignorants à la merci de ces prédateurs blancs venus leur donner des leçons. (...) Quand l’Occident, qui s’érige en chantre de la liberté, piétine les droits de l’Homme, ce cortège d’esprits dits démocratiques préfèrent regarder ailleurs, plus doués pour compter leurs exploits médiatiques que les cadavres des autres. C’est le revers sanglant de la médaille dorée de la liberté à l'occidentale "
Quelle est alors cette liberté "à la tunisienne" que ce régime dit construire depuis maintenant 22 ans et semble privilégier aux autres modèles? Est-ce celle qu'il a pratiquée au début des années 90 pour réprimer durement toute l'opposition politique, des islamistes à l'extrême gauche? Ou bien peut-être est-ce celle qu'il pratique aujourd'hui pour étouffer le mouvement de contestation qui continue de secouer le bassin minier de Gafsa?
Si l'Occident a bien voulu croire et nous faire croire qu'il fallait accorder du temps à ce régime pour qu'il puisse consolider ses bases économiques et sociales pour ensuite initier la transition démocratique, il est forcé aujourd'hui de constater que ce temps accordé n'a servi qu'à consolider son caractère autoritaire et arbitraire. La transition démocratique tant attendue n'a jamais eu lieu. Bien au contraire, une combinaison de libéralisation économique profitant à une minorité, de répression et de décor démocratique définissent le mieux aujourd'hui ce régime du "changement", si choyé par l'occident pour sa bonne coopération sur les questions sécuritaires, migratoires et de libre échange...Qui croit encore que ce régime peut accoucher d'une quelconque forme de démocratie? Nous sommes face à un système qui ne sait plus se renouveler, qui est en pleine crise identitaire et idéologique, et qui se discrédite lui même en entretenant ses propres contradictions...
A suivre...

