28 décembre 2011

Tunisie : Ennahdha affine son positionnement




Ennahdha, qui dirige le nouveau gouvernement et le domine grâce aux portefeuilles régaliens qui lui reviennent, va devoir sortir rapidement du flou, des généralités dans le discours et des déclarations d’intentions pour préciser ses orientations en matière de politique internationale, sociale et économique. 


Une diplomatie d’« affaires »

Sur la scène internationale, Ennahdha semble avoir une priorité : séduire les monarchies arabes, le Qatar, les E.A.U. et l’Arabie Saoudite, pour obtenir leur soutien économique dans une transition marquée par une crise économique et sociale sévères. Fortes de leur rente pétrolière, ces monarchies comptent bien peser de leurs richesses sur le destin du pays qui été à l’origine des soulèvements en cours à travers le monde arabe, et qui menacent de fait leurs propres régimes par effet de contagion. Soutenir le parti islamiste au pouvoir, vecteur fort d’un islam sunnite, va aussi naturellement dans le sens de leurs propres intérêts géopolitiques. Les bonnes relations économiques étant étroitement liés aux bonnes relations politiques, ils ont de leur côté tout intérêt à se montrer généreux et à faire d’Ennahdha un allié privilégié.  

Du côté tunisien, l’opération de séduction n’a pas tardé à démarrer. A peine le gouvernement Jebali formé, ses premières mesures en disent long sur ses priorités : suppression de l’obligation de Visa pour les ressortissants de ces pays, l’évocation du nom de l’Emir du Qatar comme invité à la première fête nationale de la révolution, l’annonce de la création d’une télé islamique dirigée par le nouveau ministre des affaires religieuses tunisien, réputé proche et adepte de l’orthodoxie saoudienne, etc. Ennahdha multiplie les signaux, plus ou moins habiles, envers ses nouveaux alliés, espérant avoir en retour leurs investissements et l’offre de contrats de travail à un vivier de chômeurs tunisiens qui ne cesse de s‘élargir. En nommant un ex-directeur d’Aljazira aux affaires étrangères, Ennahdha compte bien sur ce genre de passerelles pour bâtir des liens plus solides avec ses nouveaux alliés. 

Mais c’est probablement avec l’Arabie Saoudite qu’elle aura le plus de fil à retordre. Coincée entre une opinion publique nationale hostile à l’idée de céder à l’intention du Royaume Saoudien de ne pas délivrer le président déchu, et la nécessité de ménager les susceptibilités des autorités saoudiennes, Ennahdha semble chercher sa voix et multiplie les déclarations contradictoires à ce sujet. Avec le temps, les responsables du parti apprendront bien à arbitrer entre la pression sociale et les exigences, pour ne pas dire l’ingérence, de leurs donateurs.

Pour autant, Ennahdha ne souhaite pas s’éloigner des anciens alliés de la Tunisie, ni mettre tous ses œufs dans le même panier. L’Europe, et la France au premier rang, demeurent des partenaires privilégiés, qu’Ennahdha s’est empressé de rassurer pour qu’ils maintiennent leurs investissements et qu’ils avancent dans les négociations pour le statut de « partenaire avancé » avec l’U.E. Il s’agit là moins d’une rupture que d’une recomposition des partenariats économiques et d’un déplacement du centre de gravité de la politique étrangère de la Tunisie envers le Moyen-Orient, là où les fonds abondent malgré la crise économique internationale. La Turquie semble aussi être une autre cible pour Ennahdha. D’abord pour son mode de gouvernance érigé comme modèle par le parti islamiste tunisien, et probablement aussi pour son potentiel d’investissement au vu des performances économiques du pays. Quant aux Etats-Unis, dont le président s’est empressé de féliciter le nouveau gouvernement de Jebali, ils ont tout intérêt à soutenir un parti dont la vision économique libérale répond aux standards américains, et dont le poids dans la transition démocratique du pays et de la région en fait un interlocuteur de premier choix.


La question sociale : réforme des âmes plutôt que réforme politique ?  

Sur la question sociale, M. Jebali n’annonce pas, dans son discours de politique générale, de changements profonds, hormis le renforcement de l’assistance sociale pour les catégories les plus démunies et l’encouragement de quelques alternatives comme la finance islamique et l’économie solidaire. N’y voyez pas un virage à gauche d'un parti islamiste qui se dit centriste, mais plutôt un attachement à des valeurs de solidarité et d’entraide compatibles avec le référentiel spirituel du parti. Ennahdha semble avoir délégué la mission sociale du gouvernement au parti Ettakatol, le plus à gauche des membres de la Troïka gouvernementale, en lui confiant le ministère compétent, tout en prenant ses distances avec les mouvements sociaux qui agitent le pays depuis des années, bien avant l'arrivée du parti sur la scène politique, comme le mouvement du bassin minier

Pour lutter contre la pauvreté, améliorer le pouvoir d’achat et les conditions sociales, le chef du gouvernement  propose avant tout la prise en charge nationale. L’option sécuritaire n’est pas non plus écartée. Pourtant, il n’échappe désormais à personne que la crise sociale qui touche les populations du bassin minier, et d’autres comme elles, prend ses racines dans les déséquilibres du modèle de développement et de redistribution des richesses nationales, ce qui appelle à des réformes urgentes. 

M. Jebali voit l’urgence ailleurs : dans le besoin d’un « nouveau système de valeurs pour notre société » pour pallier à la « profonde et inquiétante détérioration des mœurs et la baisse flagrante des valeurs » dans la société tunisienne. La lutte contre la corruption et les malversations sont aussi pointées comme des priorités. M. Jebali place habilement le curseur de l’urgence dans le sens de la morale, un terrain qui lui est beaucoup plus favorable que la question sociale. Un sujet, aussi, qui est lié à une vision particulière du rôle fondamental des valeurs dans le développement, comme le rappelle ce point du programme électoral d’Ennahdha :

 « Revivifier le modèle de développement humain en puisant dans les valeurs authentiques de l’héritage culturel et civilisationnel de la société tunisienne et de son identité arabo musulmane. Ces valeurs qui prônent l’effort et l’excellence dans l’accomplissement du travail ; qui valorisent la créativité et l’esprit d’initiative ; qui récompensent les créateurs et favorisent l’entraide et la solidarité sociale »

Cela traduit la vision d’une société solidaire par responsabilité morale plutôt que par devoir citoyen. Une vision respectable, bien qu’idéaliste et inefficace face aux problèmes actuels de chômage, de pouvoir d’achat, d’accès aux soins, etc. pour lesquels il faudrait plutôt de l’action politique qui répond aux attentes des populations. 

24 décembre 2011

Tunisie : premiers pas trébuchants d'un nouveau gouvernement


                                                    Hamadi Jebali, chef du gouvernement

Malgré le vote de confiance de l’assemblée constituante obtenu hier soir, le gouvernement Jebali, à peine formé, est accueilli avec les critiques de l’opposition et les suspicions de la société civile.

Beaucoup pointent l’inexpérience des membres de la nouvelle équipe gouvernementale, composée essentiellement d’anciens militants et prisonniers politiques, ainsi que le mode de distribution des portefeuilles ministériels, qui repose davantage sur un système de prime à l’opposition au régime de Ben Ali que sur des critères de compétences.

Le résultat final s’en ressent fortement : nous voila avec une équipe pléthorique dont la finalité était manifestement de récompenser les sacrifices consentis par les grandes figures des partis de la Troïka plutôt que de répondre aux défis d’une transition qui se corse avec la crise économique. Nos politiques se sont montrés aussi impatients que leurs concitoyens pour récolter le fruit, pourtant encore peu mûr, de la révolution. Et les grands opposants de Ben Ali se sont rués vers les postes et les titres, négligeant au passage leurs propres formations politiques.

Les deux mois de batailles partisanes et de tractations serrées qui ont précédé la formation du gouvernement causent pas mal de dégâts dans les partis qui ont accepté de faire partie du gouvernement, le CPR et Ettakatol en premier, avec des démissions et des dissidences fortes en leur sein.  Les partis de la Troïka, désormais privés de leurs dirigeants historiques, se retrouvent extrêmement fragilisés après ces premières élections. Ils sont aujourd’hui obligés de faire leur mutation, pour se transformer de clubs politiques qui tournent autour de la personne du grand dirigeant vers de véritables formations bâties sur la base d’un projet clair, à même de rapprocher la base militante de ses instances gouvernantes plutôt que de les séparer, comme nous pouvons le constater aujourd'hui. 
   
La formation du gouvernement révèle surtout les difficultés que rencontre cette coalition hétérogène qui va des socialistes aux islamistes en passant par la gauche nationale. Son Chef, M. Jebali, a de fait été incapable de proposer des actions concrètes et un programme précis, en l’absence de vision commune aux membres qui forment la Troïka. Il s’est simplement contenté d’une déclaration de bonnes intentions en guise de feuille de route gouvernementale. Insuffisant, au regard de la situation de crise dans laquelle se trouve le pays. Ainsi, tout le temps passé, depuis le vote du 23 Octobre, à négocier la composition de l’équipe peut être considéré comme du temps perdu sur l’agenda des réformes urgentes et nécessaires pour redresser le pays. Le pays s'apprête à affronter une année 2012 difficile, sans budget arrêté...

Difficile dans ces conditions de ne pas comprendre la déception et le blues des tunisiens qui découvrent, ébahis devant cette tragi-comédie politique, une nouvelle équipe gouvernementale dont la formation est entachée de zones d'ombre. Soupçons de copinage sur certaines nominations, soupçons d’interventionnisme étranger pour d’autres, de nouveaux ministres qui mettent en avant leur appartenance partisane plutôt que leur appartenance gouvernementale, etc. les polémiques ne cessent de fragiliser le nouveau gouvernement avant même qu’il ne soit entré en action. Ce qui n’aide pas à rassurer les tunisiens, perdus dans la confusion actuelle. Une confusion aggravée par un climat social toujours tendu, et par des performances économiques dans le rouge. Une crise sociale profonde remue le pays entier, sur fond de régionalisme, de lutte des classes de fracture identitaire

Pendant ce temps, institutions, comportements et habitudes n’ont pas changé. Le nouveau gouvernement hérite d’une administration centralisée et inféodée au pouvoir, et d’un système verrouillé, aux mécanismes de clientélisme et de népotisme bien huilés, et dont les réseaux d’influence résistent toujours à l’onde de choc révolutionnaire. De quoi donner des tentations d’hégémonisme au nouveau pouvoir en place, faute de réforme institutionnelle et administrative de fond. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le comportement de nos journalistes pour comprendre que les réflexes mauves sont durs à changer

Comment le gouvernement de Jebali va-t-il redresser la barre pour gagner la confiance des populations ? Ses premières actions seront déterminantes pour y arriver. L’opposition arrivera-t-elle, avec le temps, à s’imposer comme une alternative crédible ? Rien n’est encore sûr, tant elle peine à tirer les leçons de sa défaite électorale. Ainsi, les premiers pas de la Tunisie vers la démocratie sont pour le moins chaotiques. Il est évident que la tâche ne sera pas facile, et que le risque d'un retour en arrière n'est pas complètement écarté. La vigilance citoyenne reste donc de mise. 



13 novembre 2011

Tunisie : et après les élections?




Fini le temps des revendications de liberté, de dignité et de justice qui ont marqué la période post 14 Janvier.  L’assemblée constituante  fraîchement élue et la configuration de la nouvelle scène politique qui en résulte donne un visage neuf à la révolution tunisienne. Les islamistes, les socialistes nationalistes et les populistes des listes "indépendantes" Al Aridha, qui ont raflé les voix des couches populaires de l’intérieur du pays, sont aujourd’hui les mieux représentés au sein de l’assemblée. Le temps des revendications d’ordre culturel et identitaires commence à prendre ses marques.

Tout en s’éloignant des causes profondes qui ont donné naissance à la révolution tunisienne, le débat public s’est focalisé depuis le début de la campagne électorale  sur la question de savoir si le parti islamiste, qui représente la première force politique du pays, est capable de renoncer à ses fondamentaux ultra-conservateurs ;  de ne pas céder à la tentation de domination que peut procurer l’exercice du pouvoir à tout apprenti- dirigeant dans un environnement peu habitué au pluralisme politique ; et à la tentation de remise en cause des acquis du Bouguibisme du point de vue de l’émancipation de la femme et du code du statut personnel.

L’entrée en force dans la scène politique des islamistes et des représentants des classes populaires a provoqué d’abord  la stupeur, ensuite la méfiance et le scepticisme d’une partie de la bourgeoisie et des couches moyennes urbaines et occidentalisées. Ni les discours séducteurs des responsables d’Ennahdha, ni leur propension à négocier la transition ne rassurent encore. La greffe n'a pas encore complètement pris. Toute l’attention des observateurs est portée à ce parti, à ses premiers pas dans l’exercice du pouvoir et à la moindre de ses déclarations. Au point où les blessés de la révolution doivent faire une grève de la faim et en appeler au soutien d’associations, nawaat et le collectif Nsitni principalement, pour faire entendre leurs revendications et être pris en charge par l’Etat, ce qui aurait dû être une priorité pourtant! 

Sans nier l’importance de la question de la sécularisation de l’Etat et celle des libertés individuelles, il y en a d’autres qu’il ne faudrait pas négliger et sous-estimer. Les derniers chiffres du chômage viennent rappeler l’urgence d’une réforme sociale, économique et éducative.  Le résultat même des élections est révélateur de telles urgences. Comment comprendre toutes les voix accordées au populiste  Hechmi Hamdi?  A-t-on pris le temps de bien comprendre la teneur du message envoyé par les classes marginalisées et exclues de la société qui ont été séduites par ses promesses fantaisistes pour de meilleures conditions de vie ? Au-delà de la question de la manipulation des esprits, n’est-ce pas aussi  un appel à l’aide de leur part, à plus de considération? Quel devrait être le nouveau rôle de l’Etat auprès de ces populations ? 

En attendant les propositions du futur gouvernement à cette dernière question, une lecture rapide des résultats des élections laisse croire que beaucoup de tunisiens ont donné leur voix à Ennahdha pour une société plus ordonnée, plus éthique et moins corrompue ; d’autres ont voté socialiste pour préserver les droits déjà acquis et en acquérir de nouveaux; d’autres encore ont choisi les listes d’Al Aridha dans l’espoir de sortir de leur état de marginalité sociale. Mais quelles que soient les raisons apparentes de ces choix différents, les tunisiens ont dans leur majorité voté pour un objectif de fond partagé par tous : l’amélioration de leur vie au quotidien et la garantie de tous les droits : qu’ils soient civils, politiques, économiques et sociaux.

La question de l’islamisme occupe encore trop d’espace et continue de faire l’objet de polémiques qui risquent d’hypothéquer les réformes politiques, économiques et sociales les plus urgentes. Ennahdha, fort de ses 41% des sièges de l'assemblée mais sans pour autant bénéficier d’une majorité absolue, sera obligé de négocier ses réformes et de les réussir pour conserver sa majorité. Ennahdha n’est pas en position hégémonique, il n’est pas tout à fait libre de ses actes et dans ses orientations, et il ne veut surtout pas gouverner seul. Il ne faudrait ni diaboliser ce parti, ni s’aligner aveuglement sur ses positions en lui accordant une confiance totale. Ce parti a encore ses preuves à faire, et ceci est valable pour toutes les autres formations politiques.  

La révolution ne sera pas achevée tant que les demandes révolutionnaires ne seront pas satisfaites. Mais nous venons de franchir un grand pas : nous avons pour une fois élu démocratiquement nos nouveaux gouvernants. A nous de rappeler régulièrement ces élus à leurs obligations pour qu’ils ne dévient pas de leur mission première : répondre aux attentes de la majorité plutôt que de servir les seuls intérêts des minorités qu’ils représentent. 

Nos dirigeants seront ce que nous voudrons qu'ils soient.   

Source cartes électorales : ici

22 octobre 2011

Elections tunisiennes : le mauvais départ d'Ennahdha





Ennahdha a-t-elle perdu la foi au scrutin?


A la veille du démarrage des votes des tunisiens à l'étranger, la sortie de Rached Ghanouchi lors d'une conférence de presse sur une éventuelle fraude électorale surprend tout le monde. Tout en admettant que " l’opération électorale se déroulait normalement", il prévient (ou menace, selon les points de vue) de faire tomber le prochain gouvernement en cas de fraude. Se rangeant du côté des "gardiens de la révolution", sans vraiment y avoir contribué, Ghannouchi nous fait part de son manque de confiance dans le déroulement du scrutin. 


Ainsi, ni la bonne organisation de l'ISIE, ni la présance massive d'observateurs et de journalistes n'ont suffit à rassurer M. Ghannouchi.  Mais pourquoi un parti aussi populaire qu'Ennahdha et qui continue de bénéficier d'une couverture médiatique mondiale s'inquiète-t-il autant?


                            Aujourd'hui, clôture de la campagne d'Ennahdha à Ben Arous



Qui gouvernera après les élections? 


La portée du message de Ghannouchi à ses adversaires va plus loin que le soupçon de fraude. Le débat porte sur l'après élections, et la vision de Ghannouchi est ferme la-dessus: "peut-être que les autres partis minoritaires vont se réunir pour exclure le parti qui a le plus de voix, cela signifierait une confiscation de la révolution".  En clair, si elle remportait une majorité de voix, Ennahdha souhaite gouverner maintenant et tout de suite, quitte à ouvrir son gouvernement à d'autres partis. Mais le parti de Ghannouchi refuse le scénario d'une coalition progressiste majoritaire qui ne prendrait pas compte de son poids électoral. 


Changement de discours


Ghannouchi est-il mauvais joueur?

Le discours du Cheikh a bien évolué depuis quelques temps : alors qu' il niait il y à peine deux mois "toute intention de prendre le pouvoir", et qu'il disait "vouloir gouverner lors des élections qui suivront l’Assemblée Constituante", il déclare aujourd'hui que son parti "compte gouverner longtemps", et ce dès l'élection de l'assemblée.  


                        Aujourd'hui, clôture de la campagne du Kotb à El Menzeh


Ce changement de cap s'explique par la montée en force récente des partis progressistes et par le poids que pourrait peser leur coalition une fois l'assemblée élue. Sans parler des indécis qui, même si leur nombre est en baisse, sont encore une inconnue pour tous. Jusqu'au dernier moment, il restera beaucoup de tunisiens à séduire et à convaincre.  

De la victimisation à la fraude 

Tout porte à croire que, malgré son discours offensif et sa confiance affichée, Ennahdha s'agite et s’inquiète comme tous les autres partis, à l'approche du jugement des urnes. La course aux sièges a démarré fort avec le vote des tunisiens à l'étranger, dont la plus grosse communauté s'est déplacé en nombre et dans l'émotion dès les premiers jours du vote. Un signal fort envoyé par les tunisiens qui veulent faire entendre leur voix, et de bon présage pour le taux de participation en Tunisie. 

Ghannouchi qui prévenait d'éventuelles fraudes, qui voulait "qu'on juge son parti sur son programme et ses actes", et qui demandait que "cessent les procès d’intention", a l'air bien moins crédible face à la décision de l'ISIE de virer en une journée trois chefs de bureaux de vote soupçonnés d'orienter les votes en faveur d'Ennahdha (Ici et Ici et ), et suite à son rappel général à l'ordre

"Ceux qui font des promesses et qui les renieront seront démasqués et plus personne ne leur fera confiance », déclarait Ghannouchi à France 24 il y a quelques jours. Il ne croyait pas si bien dire. 

12 octobre 2011

Tunisie : schizophrénie électorale



La tournure qu'a pris l'affaire Nesma TV suite à la diffusion en dialecte tunisien du film franco-iranien "Persepolis" est révélatrice des maux de la Tunisie d'aujourd'hui, une Tunisie qui se cherche, toute convelescente qu'elle est du temps de la dictature.


Beaucoup de tension, de colère, de violence...et parfois de haine se sont cristrallisés, de part et d'autres, autour du tabou religieux de la représentation d'Allah, mais aussi du nouveau phénomène du port du voil intégral. Ces réactions exacerbées, de part et d'autre, révèlent le visage d'une société male dans sa peau et qui peine encore à s'accepter comme elle est : c'est à dire plurielle. Une société qui a aussi peur pour ses acquis identitaires, dont la définition varie selon les bords : conservatrice et arabo-musulmane pour les uns, progressiste et sécularisée pour d'autres.

Cet affront de la chaine privée Nesma- et son parti pri pour une certaine conception de la société tunisienne -  provoque des démonstrations de force, mais qui sont restées pacifiques jusqu'à preuve du contraire, d'une poignée de salafistes accompagnés de sympathisans conservateurs. Dans le même temps, on assiste à une levée de boucliers de la part des progressistes, avec parfois des messages un brin alarmistes quant au danger de la talibanisation imminente de la société. La réaction pitoyable du directeur de la chaîne en est un parfait exemple...Remarquez que des deux côtés, on a recours aux mêmes procédés : la dramatisation des faits et la persuasion par la peur du camp adverse...

Ces réactions prouvent que le chemin à parcourir est encore long, avant qu'une Tunisie plurielle ne trouve son équilibre.

C'est que naître, grandir et vivre dans une société cadrée, contrôlée, surveillée dans ses moindres gestes et expressions, et élevée dans la peur de la différence et la detestation des extrêmismes, laisse des traces chez tous et n'aide pas à la tolérance. Avant la révolution, les tunisiens étaient de deux genres : les "khobzistes", ces opportunistes tout lisses qui renonçaient à leurs convictions pour plaire à l'Etat, et les passifs, ces êtres creux qui préféraient ne croire en rien et suivre la mouvance. Aujourd'hui, on voit encore beaucoup de "khobzistes" et de passifs, mais on voit également des communistes, des salafistes, des laïcistes, des humanistes, des athés, des conservateurs etc. et la liste est longue.


Les tunsiens, de tous bords, semblent à peine découvrir le vrai visage de leur pays, sans le fard et loin des clichés mauves de la propagande de Ben Ali qui prétendaient que les tunisiens formaient un bloc monolitique et homogène composé de citoyens tolérants, modérés, ouverts sur l'occident, attachés à leur tradition et laïques...Les tunsiens, pour une bonne part, découvrent aujourd'hui leur société sous ses différentes facettes : du religieux radical, au laïque radical, en passant par une large frange composée de conservateurs et de modérés.


Les médias étangers, mais également pas mal de nos médias, semblent aussi être dans le même état de torpeur face à l'enchaînement rapide des évènements, et ne s'intéressent, par fénéantisme, qu'aux plus bruyants. Au lieu de chercher à comprendre les motivations profondes des uns et des autres, et leur réel impact dans la société, on nous ressort une bonne vielle recette benalienne éprouvée : la montée dangereuse de la fièvre salafiste qui menace tout le pays...et qui pourrait rapidement justifier tous les abus et les dépassements.


Les choses sont pourant un peu plus compliquées que cela, et la Tunisie n'est ni laïque et progressiste dans sa majorité, ni subitement envahie par les salafistes et par le voil intégral. C'est le fait de minorités, qui sont beaucoup plus visibles aujourd'hui, et determinées à s'exprimer et à réclamer l'espace qui leur a été confisqué. Quoi de plus normal dans ce cas que de voir des barbus et des conservateurs resurgir, à chaque fois que l'occasion s'y prête, en gardiens du livre et de ses règles sacrées? Ils sont dans leur rôle, comme leurs contradicteurs sont dans le leur quand ils défendent leurs propres convictions.

Mais quand, d'un côté, les uns dénoncent la pseudo influence sioniste et franc-maçonne qui agit sur les esprits des tunsiens pour justifier leur projet de société conservateur (pour ne pas dire rétrogade pour certains d'entre eux...) et appeler à la censure; et quand, de l'autre côté, on crie au ras de marée islamiste...on frise rapidement la caricature et on se trompe de combat. Car le seul et vrai enjeu du moment est de faire de nos premières élections libres un succès! Nos élus autront ensuite le temps de débattre de ces sujets, entre autres.  

Le danger de radicalisation de la société existe réellement en Tunisie, surtout en cette phase de transition, et comme c'est le cas un peu partout dans le monde. Les plus vielles démocraties occidentales font face aujourd'hui aux mêmes phénomènes de société, comme la radicalisation religieuse. Mais il ne tient qu'à nous de nous prévenir des mouvances violentes et radicales, en adoptant et en imposant un système démocratique et des institutions fortes, seuls romparts contre tous les extrêmismes. Agissons alors avant qu'il ne soit trop tard, au lieu de s'inquiéter!

Seul un vote massif, gage d'une assemblée fidèle à notre société, révèlera enfin notre vrai visage. Il faudra ensuite l'accepter comme il s'est dessiné... Les plus sceptiques diront que les votes traduiront une manipulation des masses. C'est possible. Mais si la participation au vote est forte, le poids des voix manipulées ne peut être que relatif. Cette affaire a eu le mérite de pousser les partis en compétition dans leurs retranchements et à les obliger à clarifier leurs positions respectives sur ces sujets brûlants, profitons-en alors pour affiner nos choix, pour voter en son âme et conscience et inciter ses proches à faire de même.



Crédits photo : FETHI BELAID/AFP

09 octobre 2011

Tunisie : le temps des urnes


A deux semaines du vote tant attendu et craint à la fois, la bataille électorale fait rage en Tunisie.

Attentes et espoirs

Attendu, parce que l'élection d'une assemblée constituante le 23 Octobre prochain représente un moment historique et une grande étape dans le parcours révolutionnaire dans lequel le pays s'est engagé. L'élection d'une assemblée nous éloignera alors du temps de la dictature, et nous rapprochera davantage de la nouvelle République tant espérée. Attendu, parce qu'une majorité de tunisiens aspirent à rompre, plus ou moins radicalement, avec l'ancien système corrompu et ses sphères clientélistes;  et à retrouver un semblant de stabilité avec des instances gouvernantes légitimes et réprésenttives de la volonté populaire.

Craintes et mauvais souvenirs...

Craint, parce que l'exercice est inédit, inconnu et non maîtrisé par tous les tunisiens. Les gens craignent que la bataille de programmes et de propositions en cours ne se transforme en bataille des rangées entre militants de différents courants à l'issue du scrutin. Ils craignent que les partis politiques ne soient de mauvais joueurs, si toutefois le résultat du scutin n'était pas à leur avantage. Ils craignent d'être décus, tout simplement, de la composition de la future assemblée. La récente alerte à l’attention des voyageurs américains émise par le Département d’Etat américain est venue renforcer ce climat de psychose...

Il faut dire que personne ne garde de bons souvenirs des dernières législatives pluralistes organisées en Tunisie en avril 1989, qui a consacré la popularité des islamistes dans plusieurs gouvernerats du pays, (avec des scores de plus de 25% réalisés à Bizerte, à Ben Arous, à Tozeur et Kébili...), et qui a généré une longue période de répression, de violences et d'autoritarisme partout dans le pays. Personne n'a oublié, aussi, la période noire vécue par les algériens voisins suite à la victoire du FIS aux législatives de 1991, et la guerre civile qui s'en est suivie.

Quelle future assemblée?

Tout le monde est donc suspendu à cette date fatidique du 23 Octobre, et se demande quelle sera la suite des évènements?

Dans le meilleur des cas, les gens espèrent la naissance de coalitions et la formation d'un certain équilibre des forces au sein de l'assemblée qui puisse favoriser le débat sans handicaper l'avancée des réformes. Le scénario qui inquiète est celui où l'on pourrait se retrouver avec d'un côté, un bloc hégémonique, et de l'autre, l'éclatement des sièges entre de multiples petites formations incapables de se regrouper, un schéma qui favoriserait les divisions et les disputes interminables. Des scénarios qui ne tiennent compte ni des centaines de candidats indépendants à l'assemblée, ni de la place qu'occuperont les "destouriens", braves héritiers des dictatures de Bourguiba et de Ben Ali, et qui font tout pour ocupper le plus grand terrain dans la future assemblée...

Pour l'instant, les principaux partis n'ont pas complètement rabattu toutes leurs cartes. L'individualisme l'emporte encore au sein des grandes formations comme Ettakattol, Al Kotb (Pôle Démocratique Progressiste, qui monte en force depuis un certain temps), le PDP, etc. Même si ce dernier parti commence à tendre la perche aux autres, se positionnant déjà comme leader de l'éventuelle future coalition...

Le parti Ennahdha, quant à lui, continue de développr une quasi-obssession du légalisme et du concenus, et de cultiver le tabou de la violence que certains lui prêtent. Plutôt que de parler de l'islam comme référentiel originel, ils préfèrent mettre en avant leur ancrage dans la morale et dans les valeurs arabo-musulmanes, se positionnant ainsi comme un parti conservateur, mais "civil" et "normalisé" dans le jeu démocratique. Ils s'enorgueillent de leur popularité supposée, avec comme seul crédo : "n'ayez pas peur de nous, on ne vous fera pas de mal" pour conquérir les voix les plus sceptiques.

Une chose est sûre, tout cela dépendera d'un seul facteur, le taux de participation à ce vote. Plus les tunisiens voteront en masse, meilleure sera la représentativité de la future assemblée, plus forte sera l'impulsion qu'ils pourront lui donner et plus grande sera sa responsabilité face à ce peuple qui n'aspire qu'à une seule chose, un meilleur avenir.



Source Image : AFP/FETHI BELAID

13 septembre 2011

Tunisie : les enjeux de l'Assemblée Constituante


A plus d'un mois du vote, le débat fait rage en Tunisie sur la question de l'organisation d'un référundum sur la limitation de la durée et des pouvoirs de l'assemblée constituante, simultanément à l'élection de ses membres.

"Monarchie constituante", "assemblée dictatoriale", ou bien alors "constituante confisquée", "constituante vide de substance"...Les tenants du "pour" et du "contre" le référundum débordent d'imagination pour alerter sur les "dangers"de l'un et l'autre des scénarios évoqués. L'électeur tunisien, qui espérait percevoir un "espoir" plutôt qu'un "danger" dans cette constituante, se retrouve non seulement perdu dans une avalanche de candidatures, mais également face à un choix cornélien et à une difficulté supplémentaire pour décider, pour une fois, de son sort. De quoi désespérer des premières élections libres du pays...

Au delà des arguments avancés par les défenseurs et les détracteurs du référundm, la question essentielle qui est posée est celle de la délimitation des pouvoirs de l'assemblée.

Si nous avons opté pour prendre le temps d'élire une assemblée plutôt que pour l'élection d'un président dans la précipitation, c'est pour donner la chance, par déléguation, à à peu près tous les courants, toutes les tendances et toutes les visions politiques qui anniment notre société de s'exprimer et de se confronter pour aboutir à un projet majoritaire, commun et accepté par tous. Limiter les attributions de la constituante reviendrait donc à limiter la souveraineté populaire et, en quelque sorte, à fausser le jeu démocratique.

Certes, le référundum est bien un mécanisme démocratique de nature à traduire la volonté d'une majorité. Mais pourquoi alors vouloir demander leur avis directement aux électeurs plutôt qu'à leurs représentants élus au sein d'une assemblée?

Parce que cet appel au référundum est l'expression d'un doute, d'une crainte sur la capacité de la future assemblée à s'auto-réguler, à sauvegarder les acquis de la Tunisie et à proposer des réformes progressistes pour le pays. Ce doute se trouve renforcé par la popularité d'un parti en particulier, Enahdha, à qui on prédit une part confortable de sièges à l'assemblée, sans compter sur les apports d'éventuelles alliances post-électorales pour constituer une large majorité. Un parti controversé et soupsonné, s'il avait l'ascendant, de vouloir faire marche arrière sur certaines avancées qui concernent en particulier le statut de la femme, la sécularité de l'état, et les libertés individuelles. Ennahdha a beau tenir un discours consensuel et légaliste; et on a beau expliquer que le système électoral a été batti pour éviter l'hégémonie d'un parti au sein de l'assemblée et pour donner plus de poids aux "petits" partis, la méfiance - ou peut-être la peur du résultat des urnes - demeure forte...

Nous nous retrouvons donc, et toujours, face à deux lignes de clivage qui continuent de marquer la transition et qui font les débats actuels en Tunisie : la place de l'islam dans la société et dans le système de gouvernance; et le degré de rupture avec l'ancien système, ses équipes dirigeantes et ses sphères d'influences. Deux conceptions différentes de la tunisie post-révolutionnaire qui s'affrontent depuis le 14 Janvier. Mais si nous optons pour l'option d'une délimitation du pouvoir de l'assemblée, cela reviendrait à maintenir, de facto et pour un temps suplémentaire, les structures gouvernantes actuelles. Cette situation renforcerait la crise de légitimité dont souffre le gouvernement provisoire au lieu de la résoudre, sans pour autant accorder la légitimité et la souveraineté nécessaires à une assemblée nouvellement élue pour insufler une dynamique de changement. 

Il ne reste qu'une seule solution à ce casse-tête politique : que les partis politiques trouvent un accord préalable établissant un mandat clair pour la constituante. Il semblerait qu'on se dirige vers cette option. Réponse ce jeudi.

Source Photo : ici

05 août 2011

Tunisie : à la recherche d'une justice

En Tunisie, l’indépendance de la justice relève plus de la fiction que de la réalité. Qui en doute encore ?



La justice tunisienne, cette institution pourrie et gravement soumise au politique, est loin d’être à la hauteur du rôle stratégique qu’elle devrait jouer dans cette transition. Sous Ben Ali, nous n’avons connu que des simulacres de justice lors des nombreux procès intentés contre les opposants politiques, les journalistes et les défenseurs des droits. Aujourd’hui, nous constatons avec regret la poursuite de ce simulacre avec la libération douteuse et incompréhensible d’anciens hauts responsables, qui sont pourtant officiellement arrêtés et poursuivis dans des affaires de corruption et d’abus de pouvoir.


Cette même justice, qui s’est montrée habile, rapide et efficace pour cautionner la répression d’innocents sous l’ancien régime, peine aujourd’hui à poursuivre les présumés coupables sur lesquels pèsent de lourds soupçons. Y a-t-il meilleure preuve de sa soumission aux manœuvres politiques en cours, et de son implication dans les affaires les plus sales qui ont marqué l’ère Ben Ali ?


Nous assistons ces jours à des manœuvres et à des pressions exercées par les anciens caciques du régime qui n’entendent pas être seuls à payer pour tous, et qui menacent de dévoiler les affaires de corruption et d’abus qui impliquent grand nombre de magistrats, et probablement d’autres responsables qui occupent toujours de hautes fonctions dans l’administration et dans le gouvernement. Des bruits circulent toujours sur l’argent sale qui continue de faire et défaire les procès et les accusations…


Pire que l’inefficacité de la justice à faire la lumière sur les abus d’anciens dirigeants, nous assistons également à un traitement inéquitable des affaires en fonction de la « puissance » du personnage impliqué. Nous avons l’impression que la justice, qu’elle soit militaire ou civile, se montre plus clémente vis-à-vis des élites du pouvoir qu’envers des justiciables ordinaires. Ainsi, cette même justice acceptera volontiers la libération d’un Tekkari pour « des raisons de santé », mais maintiendra un Samir Feriani en détention…Dans le même genre, voir une Saida Aguerbi quitter le pays en toute insouciance et en toute liberté est outrageant. Ces deux personnages, et pleins d’autres, furent les plus fervents défenseurs et profiteurs de la dictature de Ben Ali. (ici et ici, pour la mémoire)


Il est clair qu’on ne peut faire éclater la vérité quand on est « juge et partie » à la fois. Il serait illusoire de croire que la justice tunisienne est en capacité et en légitimité pour faire ce travail. Les récentes libérations d'ex responsables sous Ben Ali sonnent comme un échec de la justice tunisienne à mener un tel chantier et ravivent la colère des citoyens envers les institutions et le gouvernement de transition.

Je le redis et y croit fort, cette tâche incombe à une commission vérité indépendante, une commission composée d’experts locaux et internationaux dédiés et non impliqués, et qui ne peuvent céder aux pressions car ils n’auront rien à perdre ni à gagner à clarifier les responsabilités des uns et des autres. La future assemblée constituante pourra ensuite s'occuper de la réforme de la justice.

Nos partis politiques, trop occupés dans leurs calculs électoraux, devraient s'impliquer davantage et se pencher sérieusement sur cette question. C’est probablement pour eux l’un des moyens les plus efficaces pour regagner la confiance des électeurs, qui ne cessent de montrer leur lassitude et leur désintérêt pour le prochain scrutin. Car avec de telles désillusions, ils croient de moins en moins à un réel changement...

Source illustration : DEBATunisie

25 juillet 2011

Et si le problème actuel de la Tunisie résultait d’un conflit générationnel profond?


Je publie ici un excellent texte qu'un ami m'a transmis.

"Le discours de certains Hommes politiques tunisiens en ce moment est pour le moins ambigu et incompréhensible.



En effet, 5 mois après le 14 janvier, on constate que l’élite composant la vie politique tunisienne se borne dans une rhétorique du passé et simpliste (crise économique, insécurité et spectre islamiste/extrême gauche). Tous ou presque se trompent et semblent oublier un élément fondamental dans l’analyse qu’il faut avoir de la société tunisienne aujourd’hui qui n’est autre qu’un conflit générationnel profond et qu’il faudra nécessairement reconnaitre un jour ou l’autre.


Une fois ces deux générations brièvement décrites, nous pouvons attaquer le vif du sujet en rappelant à nos Hommes politiques qu’un conflit générationnel est au cœur de la dynamique observée en Tunisie : les enfants des 2 Ben « Ben Laden et Ben Ali » Versus les enfants des 2 Bou «Bourguiba et Abou Ammar (plus connu sous le nom de Yasser Arafat) ».


Un clivage profond au niveau de la pensée, l’idéal recherché, du mode de vie, etc. sépare les deux générations présentés ci-dessus. Les deux évoluent ou ont évolué dans des situations radicalement différentes et ont donné lieu à l’apparition, dans chacun des deux cas, de deux blocs distincts :






1- Principales caractéristiques des enfants des 2 Bou « Bourguiba et Abou Ammar » :






  • Principal fait d’arme : avoir obtenu l’indépendance du pays pacifiquement (à moindre frais en vies humaines).
  • Icône du moment : Bourguiba, despote éclairé (mais despote quand même) se considérant père de la nation et ayant servi de modèle à toute une génération d’intellectuels prête à se sacrifier pour leur maître et à servir leur mère patrie avec dévouement et fierté
  • Puissances en présences : les Etats unis et l’Union Soviétique (un monde bi-polaire)
  • Révolutionnaires du moment : Abou Ammar « Yasser Arafat », terroriste international ayant fait de la cause palestinienne son principal combat. Cette cause qui est couramment admise comme l’une des plus grandes injustices post-seconde guerre mondiale et Che Guevara (révolutionnaire qui a osé défier l’impérialisme en déclenchant des rebellions sur pratiquement tous les continents)
  • Icônes sportives : Mohamed Ali ou Cassius Clay champion de boxe hors du commun et symbole du combat d’une minorité opprimée par son système et Maradona « El Pibe de Oro ». Tous les deux sont connus pour leur arrogance légendaire.
  • Caractéristiques de la société tunisienne : société ayant vécu une émancipation importante surtout pour la place de la femme dans la société (accès au travail, droit au vote « même si il ne servait à rien », etc., scolarisation massive (droit au savoir)
  • Les deux blocs qui s’affrontent : les socialo-communistes affrontaient les capitalistes purs et durs. Le parti au pouvoir sous le joug du despote éclairé expérimentera les deux tendances pour au final inventer un modèle à la tunisienne de « capitalisme socialisant »
  • Rapport avec la religion : un islam modéré transmis par la tradition et des imams modérés dont on a peine aujourd’hui à trouver des équivalents dans la société moderne cheikh « J3ait », cheikh « Ben Achour », etc.
  • Principaux échecs de cette génération : Cette génération n’a pas su tuer (au sens figuré) son Roi ayant toujours cette naïveté de croire que le système était bâti sur des bases solides et que le pays arrivera à avancer même si son principal cerveau (le despote éclairé) n’avait plus la vivacité d’antan. Elle a également subie de très gros affronts comme la guerre des six jours (une raclée inoubliable) et le bombardement de Hammam Lif par Tsahal. Tous ces éléments ont contribué à brider son caractère et à la soumettre de plus en plus !
  • Principaux traits caractéristiques de cette génération : Brillante, Grande Gueule, soumise à son Roi et ayant subi des chocs qui ont bridé son caractère !


2- Principales caractéristiques des enfants des 2 Ben « Ben Laden et Ben Ali » :




  • Principal fait d’arme : avoir viré du pays son Roi (Ben Ali) et tout son clan de mafieux
  • Icône du moment : pour une partie de cette génération c’est le prophète Mohamed, pour l’autre c’est le Dollar
  • Puissances en présences : les Etats unis (toujours là), les BRIC’s et les islamistes (on ne peut pas négliger le poids de ces derniers dans l’équilibre géopolitique d’aujourd’hui : à cause d’eux on déclenche des guerres)
  • Révolutionnaires du moment : Ben Laden, terroriste notoire ayant osé l’impensable (toucher l’ennemi impérialiste à son cœur) ! Même si la plupart de cette génération n’adhère pas à ses méthodes radicales, force est de constater que son geste a marqué cette génération ! Julian Assange : le premier à avoir efficacement utilisé le net dans son combat contre l’impérialisme
  • Icône sportive : Zineddine Zidane, sportif hors du commun ayant osé l’impensable devant toute une planète (mettre un coup de boule en finale de la coupe du monde de football devant 3 milliards de téléspectateurs)
  • Caractéristiques de la société tunisienne : société ayant vu l’émergence d’une classe moyenne éduquée qui pour une grande partie aspire à avoir accès à toutes les technologies modernes (voiture, internet, grand écran, etc.). Renforcement du rôle de la femme dans la société à un tel point qu’elle aspire à devenir la maitresse de la cité (Leila Ben Ali est une des facettes du résultat de l’émancipation féminine en Tunisie. Bien entendu et heureusement, il n’y pas que cette facette preuve en est le rôle de la femme tunisienne dans le mouvement du 14 janvier)
  • Les deux blocs qui s’affrontent : les capitalistes décomplexés affrontent les fervents disciples de Mohamed ! En d’autres termes, il nous faut inventer notre modèle de croissance pour les 30 prochaines années ! Une seule certitude : ce dernier devra prendre en considération les différents blocs en présences ! une sorte de « capitalisme islamique moderne »
  • Rapport avec la religion : un islam radicalisé prôné par des médias globaux soutenus par des Etats idéologiques (riches de surcroît) !
  • Principaux échecs de cette génération : Ne pas avoir gardé la main sur le mouvement du 14 janvier (la Génération des 2 Bou ayant pris la main) ! Ne pas avoir su préserver un rapport sain avec la religion (la bataille n’est pas perdue) ! une génération trop influencée par les médias et l’argent !
  • Principaux traits caractéristiques de cette génération : Moins Brillante, plus discrète, mais radicale et surtout loin d’être soumise !
3- La théorie du « conflit générationnel »


Aujourd’hui et au terme d’un rocambolesque scénario, on se retrouve dans une situation des plus ubuesque et dangereuse où la Génération des 2 Bou essaie de prendre en main la destinée de la génération des 2 Ben.


C’est pourquoi, nous assistons depuis quelques mois à un dialogue de sourds !


En effet, la première Génération (celle qui gouverne et anime la vie politique aujourd’hui) essaie d’imposer au dépend de la deuxième sa vision de la société tunisienne ! En même temps, cette génération s’accroche et ne part pas à la retraite car pour la première fois une occasion lui est offerte de ne pas être soumise à un Roi et de pouvoir exprimer ses capacités sans retenues !


C’est pourquoi, au-delà de la forme (critiquable pour certains), le fonds du discours politique actuel est hors sujet sauf pour quelques-uns qui arrivent à toucher une partie de la génération des 2 Ben avec des sujets qui les intéressent (Exemples : M. Nejib C et M. Rached G qui chacun de son côté tient un discours pour l’un et l’autre des deux blocs de la génération des 2 Ben : les capitalistes décomplexés et les fervents disciples de Mohamed) !


D’autres acteurs de la vie politique sont complètement à l’ouest et ne voient pas du tout le clivage générationnel existant (Exemple M. Béji C qui est l’incarnation de la Génération des 2 Bou : Brillant, Grande Gueule mais fait l’erreur de vouloir toujours avoir un rapport de soumission avec l’autre) !


Or il s’adresse, essentiellement à une génération qui a dit non à la « soumission » et qui risque de lui appliquer le geste favori de son icône sportive (le coup de boule) !


Signe de ce décalage entre les 2 Générations : les thèmes abordés par une majorité de la classe politique : crise économique, insécurité et spectre des islamistes/extrême gauche ! Ces thèmes ne sont pas audibles et parfois insultants pour les composantes des générations des 2 Ben :


  • Crise économique : un des slogans du mouvement du 14 janvier était de dire au despote Ben Ali que les tunisiens étaient prêts à vivre avec du pain et de l’eau pour ne plus se soumettre à son régime dégradant et totalitaire ! ce n’est donc pas en brandissant le spectre de la récession économique (qui au passage n’est pas encore avérée) que les hommes politiques vont réussir à captiver les foules
  • Insécurité : Depuis la date du 14 janvier, aucun Homme politique n’a eu le courage de dire la vérité aux tunisiens : «Plus jamais le niveau sécuritaire d’antan ne sera atteint, et ce pour une raison très simple c’est que nous vivions dans une société cadencée, verrouillée et de fait complètement artificielle. Toutes les sociétés modernes font face à des problèmes d’insécurité à des degrés divers, reste à savoir où le curseur sera placé pour la Tunisie post-14 janvier » ce choix, la génération des 2 Ben l’a fait et n’est pas prête à revenir dessus ! il vaut mieux vivre en insécurité mais digne qu’avec une sécurité et soumis ! La génération des 2 Bou qui elle a été soumise tout le temps a du mal à concevoir cette philosophie sécuritaire
  • Spectre des islamistes/extrême gauche : le discours tenu par la plupart des Hommes politiques consistent à brandir le spectre des islamistes et/ou l’Extrême Gauche. Encore une preuve que la génération des 2 Bou est à la manœuvre ! En effet, ils oublient que dans la génération des 2 Ben il y’a deux grands blocs qui s’affrontent : les fervents disciples de Mohamed et Les capitalistes décomplexés (la meilleure preuve semble la décision récente de M. Hamma H qui veut enlever le mot « communiste » de son parti)


Au lieu de nous proposer en boucle cette rhétorique, la classe politique ferait mieux de se saisir de sujets plus captivants pour la génération des 2 Ben à savoir : comment permettre au tunisien de gagner plus d’argent ? Comment les biens confisqués seront redistribués au citoyen tunisien ? Où sont les snipers? Comment organiser les autorités religieuses dans le pays ? Quel modèle de tourisme va-t-on proposer dans l’avenir? Comment développer la finance islamique? Comment combattre la corruption ?, etc.


Au terme de cette analyse rapide de la situation sous l’angle du conflit générationnel, on est obligé de faire le constat qu’à 3 mois des élections le Bloc des fervents disciples de Mohamed est le bloc le mieux encadré et le mieux représenté au sein de la génération des 2 Ben. Celui des capitalistes décomplexés peine à trouver une représentation à l’écoute de ses revendications (la génération des 2 Bou étant déphasée) !


Un autre constat s’impose c’est la disparition programmée de tous ses partis nouvellement créés dits centristes, nationalistes et autres ! Ces partis sont la preuve que la génération des 2 Bou n’a rien compris aux aspirations de la Génération des 2 Ben !"


Par Mon ami Dali
 
Source photo : ici

24 juillet 2011

Tunisie : voter, c'est révolutionnaire!


Le 23 Octobre prochain , les tunisiens sont appelés à élire une assemblée constituante, la deuxième de l'histoire du pays.

Voter, en Tunisie, est loin d'être dans nos habitudes. Sous Ben Ali, cela n'avait pas de sens ni d'intérêt, à part celui de participer aux masacarades organisées par le RCD et de donner une légitimité populaire à un régime illégitime et qui n'avait rien de démocratique. Avant, voter voulait dire : je suis d'accord avec la corruption, la répression et le pillage du pays. On comprenait alors le désintérêt manifeste d'une majorité de tunisiens pour ce genre de rendez-vous.

Le vote du 23 Octobre prochain sera différent : aller voter représentera pour chaque tunisien un acte extra-ordinaire, un vrai acte révolutionnaire, aussi révolutionnaire que d'avoir été devant le ministère de la torture pour crier "dégage". Voter pour élire une assemblée constituante, c'est se donner les moyens de rompre radicalement avec l'ancien système, qui est la cause du malheur subi par beaucoup de gens parmi nous. Voter, c'est aussi participer, individuellement et collectivement, à reconstruire les institutions du pays et contribuer à sortir de cette phase d'instabillité et d'absence de gouvernance. Voter, c'est décider pour soi, et s'émanciper de toute forme de tutelle étatique, partisanne ou coporatiste.

Avec toutes ces bonnes raisons, et plein d'autres, pour s'inscrire et aller voter en Octobre, je reste pantois devant l'appel de cetains à boycotter l'inscription et le vote. Qui et que boycottent-ils au fait? Et pour quelles raisons?

J'avoue que j'ai du mal à comprendre les arguments des opposants aux vote, dans la mesure ou le boycott signifie le refus du changement (le vrai, pas celui du RCD). Qui n'a pas intérêt aujourd'hui de voir la Tunisie changer pour de bon? Que le changement soit bénéfique, ou son contraire, il est encore trop tôt pour poser la question. On boycotte quand on n'est pas satisfait d'un évènement qui s'est déroulé et auquel on a participé. Or, c'est le 23 Octobre seulement qu'auront lieu les premières éléctions libres de l'histoire de la Tunisie. Comment peut-on boycotter l'histoire de notre pays? Votons d'abord, et opposons-nous après si on a de bonnes raisons.

Certes, tout ne se déroule pas parfaitement. Loin de là : on accuse du retard, on organise maladroitement et on informe peu sur les enjeux de cette étape. Mais est-ce surprenant que ca se passe ainsi pour une première fois? Les premiers pas sont toujours des pas maladroits. Mais on apprend à marcher en s'exerçant jusqu'à trouver l'équilibre. On peut en dire autant pour les élections en cours d'organisation.

Refuser de s'inscrire et de voter, c'est donner au monde entier un message contraire de celui qu'on a délivré en début d'année, et qui nous vaut toute l'attention, et parfois l'admiration de l'opinion mondiale. C'est aussi ignorer les aspirations de toutes ces sociétés opprimées et qui sont actuellement en lutte pour nous avoir suivi dans le chemin qu'on a choisi...

Crédit Photo : Reuters/Finbarr O'Reilly


18 juillet 2011

Tunisie : à quoi joue le gouvernement?




La spirale de violence a de nouveau marqué plusieurs villes du pays ces derniers jours, rappelant les violences qui ont suivi la diffusion des videos scandales de Rajhi il y a deux mois. Une nouvelle fois, les mêmes causes ont donné lieu aux mêmes effets : appels massifs à manifester sur Facebook, des rassemblements acceuillis par les forces de l'ordre par la brutalité qu'on lui connait, et fuite en avant des violences un peu partout dans le pays les jours qui suivent avec des scènes de pillage et de destruction qui ciblent principalement les symbôles de l'état...


Cette fois encore, les explications du gouvernement de transition ont été insatisfaisantes, frustrantes et incomplètes. Accusant à la fois des mouvements extrémistes de gauche pour leurs tentative de nuire à l'économie du pays, et de droite à obédiance religieuse pour leur tentative de destabilisation du processus de transition, le premier ministre ne désigne toutefois pas explicitement les partis ciblés. Même s'il n'est pas difficile de deviner que les parties visées sont le PCOT et l'UGTT d'un côté, Ennahdha et Hizb Ettahrir de l'autre (qui se sont empressés de nier leur implication), on ne comprend toujours pas pourquoi le premier ministre s'arrête à l'insinuation sans nommer clairement qui est visé par ces accusations. Cette attitude manque de transparence et contribue à alimenter les rumeurs et les théories de complots, véritable fond de commerce des dizaines de pages pseudo-révolutionnaires qui polluent les esprits sur Facebook.


Essebsi désigne-t-il le mouvement Ennahdha, dont les activités ont été autorisées, ce qui l'oblige à respecter un certain code de conduite pour pouvoir participer aux élections du 23 Octobre? Ennahdha, à qui on attribue une popularité importante, a-t-il vraiment intérêt à prendre de tels risques? Ou bien est-ce Hizb Ettahrir, mouvement non autorisé, qui enchaîne les coups d'éclats mais qui peine à rassembler autour de son idéologie rétrograde? Ce mouvement a-t-il vraiment les moyens de mobiliser, de façon concomitante, des centaines de jeunes sympatisants dans plusieurs villes du pays pour causer troubles et violences?


Toutes ces questions restent posées et sans réponses. La nouveauté, cette fois par contre, réside dans le mobile révélé de ces partis désignés qui, selon le premier ministre, "ne sont pas prêts pour les élections, car ils sont sûrs de ne pas les remporter" ce qui les motiverait à causer ces troubles pour "pour empêcher la tenue des élections". Mais s'il a des preuves sur ce qu'il avance, chose plausible vu le nombre de manifestants arrêtés et très probablement "écoutés" par les soins du ministère de l'intérieur, pourquoi le gouvernement n'agit-il pas en conséquence en révisant l'autorisation des partis concernés à exercer leurs activités? Pourquoi n'informe-t-il pas en toute transparence les citoyens sur les pratiques dangereuses dont il les accuse pour mieux les orienter dans leurs choix de vote le 23 Octobre?
Deux explications possibles à cette position pour le moins floue :
- soit le premier ministre base ses jugements sur des soupçons (ou sur de la mauvaise foi..) et ne souhaite pas accuser officiellement les partis ciblés au risque de mettre un coup de pied dans la fourmilière et de rentrer en conflit direct avec des partis qui peuvent mobiliser les foules...Dans ce cas là, il aurait mieux fait de se taire plutôt que de semer encore plus le doute dans les esprits. Et qui dit doute, dit méfiance et instabilité...
- soit il détient des preuves fortes de la culpabilité des partis visés, et dans ce cas là, il est difficile de comprendre et d'accepter qu'il n'agisse pas en conséquence. Qu'attend ce gouvernement pour prévenir ce genre de dépassements à l'avenir? Et au lieu d'avoir recours comme à chaque fois à la représsion policière brutale, pourquoi ne pas avoir plutôt recours à la justice et à des moyens légaux?


Dans les deux cas, le premier ministre et son gouvernement jouent avec le feu en tardant à adopter une position claire et sans ambiguïté. Cela ne fait que renforçer la position de victimes de partis qui ont été longuement et sévèrement réprimés et stigmatisés par l'ancien régime, en leur donnant plus de grain à moudre.


Enfin, ces explications, aussi crédibles soient-elles, ne doivent pas dédouanner ce gouvernement de ses responsabilités dans la gestion policière et violente d'un rassemblement qui, de toutes façons, était voué à l'échec pour cause d'impopularité et de récupération politicienne. Essebsi n'a pas dit un mot sur le jeune mort par balle à Sidibouzid, ni sur les blessés et les dizaines de personnes arrêtées de façon arbitraire. Il a, semble-t-il, encore une fois laissé le soin à l'armée de s'occuper de ce nouveau dossier sensible...


Crédit photo : © AFP Khalil

14 juillet 2011

Tunisie : pour une commission vérité

L'affaire Samir Feriani, l'officier de police en arrêt depuis près de deux mois pour avoir dénoncé les exactions commises par des officiels hauts placés au sein du ministère de l'intérieur, prouve combien il sera difficile de démanteler l'appreil sécuritaire que Ben Ali n'a cessé d'étoffer durant 23 ans de dictature.


Après avoir évincé Farhat Jajhi, le "M. propre" qui a tenté de réformer le ministère de l'intérieur, les chefs à la tête de l'appereil de sécurité osent le fratricide en réduisant au silence l'un des leurs. Face au cas Feriani, le gouvernement de transition, quant à lui, brille par son silence et par sa complésance.

Six mois après le 14 janvier, l'institution sécuritaire a l'air d'être toujours aussi autonome et puissante. Ni le gouvernement actuel, ni la justice, ne semblent être capables de la contrôler, et encore moins de la réformer. Seul le Palais de Carthage, sous Ben Ali, pouvait le faire. Mais la disparition de ses commanditaires n'a pas aboutti à la fragilisation de l'appareil de sécurité. Les longues années d'impunité et de puissance dont il a bénéficié n'a fait que renforcer son pouvoir.

Les agents du ministère de l'intérieur coupables d'homicides, de tortures et de violations devront pourtant répondre de leurs actes, et en priorité, faire face au légitime appel à la justice des familles des martyrs. Il ne peut y avoir de prescription en la matière. La population tunisienne ne semble pas non plus prête à faire des concessions à ce sujet. Un nouveau sit-in à la Kasbah est prévu demain pour continuer à faire pression.

Aussi primordiale que la réussite des élections de la constituante, et que le sauvetage de l'économie, la justice fait aussi partie des conditions de réussite de toute transition qui vient après des années de dictature répressive. Nous n'avons pas besoin de justice exutoire, ni de justice moralisatrice. Ce dont nous avons le plus besoin, c'est d'une justice réparatrice, d'une commission vérité dédiée à faire la lumière sur les exactions commises sous l'ancien régime. Nous ne pouvons pas bâtir une nouvelle nation avec tant de frustrations et de peines non réparées.

Source Photo : ici

17 juin 2011

Ben Ali devant la justice : procès ou exutoire?

Le procès de Ben Ali démarre lundi prochain et j'ai du mal à m'en réjouir : le contexte politique et judiciaire dans lequel on prétend vouloir faire éclater la vérité sur 23 ans de dictature ne s'y prête absolument pas. 

Les conditions de succès d'un procès aussi important pour une majorité de tunisiens en soif de vérité et de justice sont loin d'être réunies. Nous avons à la fois une justice "juge et partie", et un gouvernement de transition qui fait tout pour étouffer la vérité.

Peut-on véritablement faire confiance à une justice corrompue et dépourvue de légitimité et de pouvoir? Une justice qui a longtemps executé les ordres de l'accusé, facilité son ermprise sur la société, et qui a autorisé l'emprisonnement et la torture de ses contradicteurs, est-elle aujourd'hui à même de rendre un jugement juste et objectif ? Ou n'est -elle pas simplement entrain d'obéir, comme à son habitude, aux ordres d'un exécutif qui cherche à cristaliser les rancoeurs et les colères pour mieux les évacuer?

Le gouvernement de transition a eu à maintes reprises l'opportunité de prouver sa bonne foi, et de recouvrir la confiance qui lui fait tant défaut. Mais il a à chaque fois fait le contraire. Le ministère de l'intérieur et ses "affiliés" jouissent toujours d'une certaine immunité. On continue d'étouffer les voix qui dénoncent et à dissimuler la vérité. Comment peut-on prétendre vouloir juger Ben Ali alors qu'on fait tout pour protéger son système sécuritraire, censeur et répressif?

Dans ce contexte d'absence de contre-pouvoir judicaire, mais aussi médiatique et politique, que peut-on espérer du jugement du dictateur et de ses proches, qui plus est en leur absence? Leur procès peut-il n'être que symbolique? Peut-on nous permettre de bacler cette étape primordiale à la réussite de la révolution? Ben Ali ne serait-il pas la meilleure "sorcière à chasser", pour maintenir en vie un pouvoir qui agonise?


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