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09 juillet 2013

L'esprit de Ramadan

C'est l'histoire d'une couturière qui, après 30 ans d'expérience dans une usine textile allemande basée en Tunisie, se fait virer sans compensations lors d'un plan social.

Après 4 mois de chômage, elle accepte bon gré mal gré de faire le ménage dans une clinique. Elle devait absolument gagner sa vie. Mais elle renonce dès son premier jour de travail. "Mes mains qui cousent ne sont pas faites pour le Javel", s'est-elle excusée auprès de son employeur. Elle avait du mal à gâcher tout le savoir-faire acquis en 30 ans...Et puis, elle aimait bien coudre.

Son patron lui propose alors de travailler dans la buanderie de la clinique, pour retoucher les blouses des médecins. Il lui achète une machine à coudre neuve, la teste pendant 6 mois avant de la recruter. Femme aimable et digne, elle a toujours refusé les billets discrètement tendus par les médecins de la clinique pour la remercier des bons services rendus. Elle leur répondait à chaque fois qu'elle ne faisait que son travail, et qu'elle était déjà payée pour le faire. Elle avait pourtant besoin de cet argent. Avec son mari chauffeur d'un taxi qui ne lui appartient pas, ils avaient du mal à élever leurs 3 enfants et à rembourser les dettes.

6 ans après, elle tombe gravement malade. Il lui faut 2 opérations et suivre une chimiothérapie. La clinique lui a alors accordé 7 mois de congé maladie tout en lui payant l'intégralité de son salaire, les médecins, aux blouses impeccables, l'ont vite prise en charge. Elle a été opérée et soignée gratuitement. Elle reprend son travail dans 20 jours, non sans joie. Elle aurait accepté tous les billets tendus en 6 ans, elle n'aurait probablement pas ramassé suffisamment d'argent pour payer les soins qu'il lui fallait.

Finalement, qu'on jeûne ou pas, n'est ce pas cela l'esprit de Ramadan?

Bon mois à tous!

03 juillet 2013

Glissement sécuritaire

Ce billet a été initialement publié sur Al Huffington Post le 24/06/2013




En Tunisie, l'actualité des derniers jours n'a rien à envier à celle des pires périodes de la dictature de Ben Ali : un jeune réfugié politique obtient l'asile en France après avoir fui la justice tunisienne, un rappeur emprisonné pour les paroles de sa chanson, une activiste Femen poursuivie pour sa folie ou sa différence, c'est selon les perceptions... 

Les Jabeur, Ghazi, Amina, et Weld el 15 d'aujourd'hui sont-ils les Abbou et Ben Brik d'hier ? Ont-ils, au fond, été punis pour leurs opinions politiques ? 

Si la fuite de Ben Ali a nourri chez tous l'espoir de vivre enfin dans une société libre et plus juste, les libertés ne sont guère plus garanties deux ans après. On dit souvent que le seul acquis de la révolution est la liberté d'expression. Mais celle-ci est régulièrement remise en question par des décisions de justice dont la sévérité rappelle les décisions rendues dans de nombreux procès iniques sous Ben Ali. 

C'est qu'on a tendance à oublier l'essentiel : faute de réforme de la police et de la justice, deux principaux mécanismes de domination et de contrôle en dictature, le système qui nous gouverne aujourd'hui reste le même qui permit à Ben Ali d'étouffer toute voix discordante, ou même déplaisante, durant 23 ans. Seuls les hommes à la tête de ce système ont changé. 

La justice tunisienne, qu'on dit « indépendante », dispose d'un arsenal de lois conçues pour rétrécir au maximum l'espace des libertés et être au service du despote. Elle continue à subir la domination policière, l'influence de l'exécutif, et à être rendue selon la nature des procès et des accusés. Une justice « deux poids, deux mesures », dit-on souvent.

Quant à la police, première institution répressive sous Ben Ali, elle est désormais qualifiée de « Républicaine » pour rassurer les masses et laisser croire qu'elle ne représente plus ce corps « à part » qui n'obéit pas aux règles de la République. Pourtant, le rapport de la Police avec le citoyen continue d'être entaché de violence arbitraire, verbale et physique, de bavures, et d'abus de pouvoir. La violence des policiers envers les soutiens du rappeur lors de son procès témoigne parfaitement de la supériorité du pouvoir policier, et de son impunité qui perdure. En pourchassant et en agressant d'autres rappeurs et journalistes venus soutenir Weld El 15, la Police a voulu imposer sa propre loi, et ce même dans les couloirs du tribunal de Ben Arous...

Et pourtant ! Dans le projet de constitution, l'Etat garantit la liberté de conscience dans l'article 6, les libertés d'opinion, de pensée, d'expression, d'information et de publication dans l'article 30, et la liberté de création dans l'article 41. Au moment même où le projet de constitution va être discuté en plénière, les mêmes droits qu'elle est sensée défendre sont bafoués quotidiennement par la justice. Que vaudront ces garanties constitutionnelles face à la machine répressive toujours en place ? Pas grand-chose en l'absence de trois prérequis fondamentaux : des mécanismes efficaces et indépendants pour faire respecter la loi fondamentale et l'imposer sur les lois en vigueur. Des réformes en profondeur de la police et de la justice. Et enfin un consensus authentique sur la nécessité de garantir ces droits et libertés, à tous les tunisiens, sans exceptions ni limites. 

Adopter une constitution protectrice des droits et libertés est nécessaire mais insuffisant. S'assurer de sa supériorité, de son respect et de sa bonne application est encore plus important. Sur ce dernier point, le projet de constitution est limpide et dangereux à la fois dans son dernier article : « N'entrent en vigueur les dispositions relatives à la compétence de contrôle de constitutionnalité par voie d'exception qu'après trois ans d'exercice par la Cour constitutionnelle de ses autres attributions. Les autres juridictions sont considérées incompétentes en matière de contrôle de constitutionnalité des lois ». A quoi bon alors écrire une constitution si c'est pour la ranger dans un placard durant trois ans ?
 

A croire que le véritable trésor de Ben Ali n'est ni dans les paradis fiscaux, ni dans son palais en Arabie-Saoudite, mais plutôt dans la redoutable machine de captation du pouvoir qu'il a forgé et légué à ses successeurs.

Mise à jour : Si l'on peut se réjouir de la libération de Wel el 15 le 1er Juillet 2013, le sort de Jabeur, Ghazi, Amina et les autres prisonniers d'opinion ne sont toujours pas tranchés. Affaires à suivre..

08 mars 2013

ANC : déni de réalité et mauvaise foi



                                                    Audition d'Al Bawsala par la commission du RI

Les derniers chiffres révélés par Al Bawsala sur l’absentéisme élevé lors des votes à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) et sur le faible rendement des plénières nous ont valu des réactions d’une agressivité et d’une hostilité rares de la part de certains élus. Jusqu’hier en plénière et dans les couloirs de l’assemblée, des élus ont continué à nous interpeller, parfois avec énervement, pour remettre en question notre travail sans chercher à le comprendre. 

Alors que nos chiffres sont venus étayer des recommandations que nous avons formulé à la commission du Règlement  Intérieur lors de notre audition du 5 mars 2013 en vue de pallier à des dysfonctionnements qui expliquent, en partie, le retard pris par la Constituante dans ses travaux et l’image dégradée dont elle souffre auprès de l’opinion, certains élus n’ont rien trouvé de mieux comme réponse à nos propositions que de nous accuser « d’ingérence dans les affaires internes de la plus haute autorité en Tunisie », de « dépassement de nos prérogatives » et « d’atteinte à la légitimité des élus ». Rien que cela!

D’autres nous ont reproché notre « manque de précision » dans notre communication des chiffres, sans avoir pris la peine de lire le rapport d’audition que nous avons publié et où nous affirmons, noir sur blanc, que nous nous basons uniquement sur la présence des élus lors des votes en plénière pour déduire les taux de présence. Nous ne cessons depuis 3 jours d’apporter ces précisions, et d’expliquer notre méthodologie, auprès des élus, dans nos différentes communications et dans les médias. 

Il faut dire que ces derniers ne nous ont pas aidé, bien au contraire. Dans leur écrasante majorité, ils ont soit mal compris, soit déformé les chiffres que nous avons présenté, ou alors omis d’apporter les précisons nécessaires pour expliquer notre méthodologie de travail. Un exemple parmi tant d’autre, le fait de laisser croire que les taux de présence communiqués englobent toutes les activités des élus à l’assemblée (plénières, commissions, réunions, etc.), ce qui est faux. Comme à leur habitude, les médias ont voulu surfer sur un sujet « chaud et vendeur » auprès d’une opinion remontée depuis des mois contre l’ANC et dans un traitement de l’information plus sensationnaliste qu’objectif. 

Nous avons également eu droit à quelques démonstrations magistrales de mauvaise foi, à l’exemple de l’élu Mahmoud El May pour qui nos chiffres sont corrects concernant ses votes pour la loi de finances (où il est présent à 80%) mais faux en ce qui concerne ses votes pour l'ISIE (présence à 2%). Ou encore Samia Abou, toujours prompte à vanter « l’intelligence du peuple tunisien », mais qui considère dans ce cas précis que beaucoup de citoyens, qui peuvent se montrer « simples dans leur compréhension », pourraient mal interpréter nos chiffres… Faut-il alors qu’on cache nos statistiques, sur lesquels toute une équipe travaille depuis des mois, de peur qu’ils soient mal interprétés? Certainement pas. 

Plus affligeante encore est la réaction des différents partis politiques à nos chiffres et leur récupération de ces données pour singer le camp adverse, quand notre but était d’appeler à une prise de conscience des élus de tous bords de la nécessité de revoir leur mode de fonctionnement. 

Finalement, le plus important dans cette histoire est que nous avons accompli notre mission, celle d’alerter aussi bien les élus que les citoyens sur la gravité de ces dysfonctionnements, au moment juste où l’amendement du règlement intérieur est en cours de discussion à l’ANC. Et nous ne le répèterons jamais assez, demander des comptes à nos élus n’est pas un abus de pouvoir, mais bien un droit sacré dont nous comptons user. Que nos chiffres dérangent certains élus est une très bonne chose , car ça a le mérite de les sortir de leur déni de la réalité, celle de l’absence de sens de responsabilité chez beaucoup d’élus, et celle du mécontentement d’une large partie de l’opinion sur le faible rendement de l’ANC.

18 février 2013

Qui a tué Chokri Belaid?










La Troïka, cette coalition tripartite entre islamistes et séculiers, présentée par ses défenseurs comme le seul recours pour ne pas tomber dans la bipolarisation idéologique, et comme une expérience unique en son genre à même de représenter un modèle pour toute transition démocratique, n’est plus. Elle n’aura pas survécu aux velléités hégémoniques d’Ennahdha et à l’absence de vision et de projet fédérateur, à part peut-être celui de partager le pouvoir sur la base des résultats des urnes et du nombre d’années passées en prison par les militants des différents partis. 


La crise en son sein couvait depuis des mois, elle est allée crescendo jusqu’à l’implosion de la coalition, précipitée par l’assassinat politique de Chokri Belaid. La logique de l’inaction adoptée par les partis qui la composent, plus soucieux de se maintenir au pouvoir et de survivre que d’agir, est l’une des causes de cet échec. Nous attendions des ministres de la volonté et du courage politique, nous avons eu droit à un gouvernement pléthorique composé de ministres incompétents et qui se sont distingué par leur comportement rentier et leur allégeance partisane. Toute tentative de reformer une coalition politique, à l’image de la Troïka mourante, ne changera probablement pas la donne. 


« Mais nous sommes légitimes », affirment-ils à chaque fois pour justifier leur immobilisme et l’absence de bilan. Sauf que la légitimité ne réside pas uniquement dans le simple exercice du pouvoir, mais surtout dans la capacité de ceux qui gouvernent à relever les défis politiques, économiques et sociaux du pays. Ben Ali et son RCD, aussi, ne cessaient de revendiquer leur légitimité pour s’accrocher au pouvoir, ils furent finalement chassés par la rue. Cette même rue qui n’a pas manqué de signer l’arrêt de mort de la légitimité de la Troika, suite aux manifestations de colère massives qui ont marqué les jours qui ont suivi la mort de Belaid et surtout, le jour même de son enterrement. 


Tout au long des mois précédents, nous n’avons eu droit qu’à de la surenchère populiste de la part de ministres beaucoup plus présents sur les plateaux de télé et de radio que dans leurs ministères. Toute opposition à leur politique était automatiquement taxée de trahison. La distinction « avec ou contre l’intérêt national » dans le discours dominant des partis au pouvoir nous rappelle fortement la dualité « pour ou contre la Patrie » qui était omniprésente dans le langage RCDiste. L’exclusion comme principal moyen de gouvernement, telle était la priorité des partis de la Troika pour contrer leur marginalisation politique, et tuer ainsi tout embryon de pluralisme dans la scène politique. 


La légitimité n’étant pas définitivement acquise, et ils l’ont bien compris, ces mêmes partis tentent depuis des jours d’appeler au sacro-saint « consensus national ». Mais de quel consensus parlent-ils ? Le seul choix consensuel auquel ils sont arrivés en 7 mois de négociations interminables pour un simple remaniement est celui de ne pas trouver d’accord ! Toute initiative dans ce sens  a été sabotée par les partis au pouvoir et s’est soldée par l’échec. Sans véritable envie de faire des concessions, de reconnaitre les échecs et de partager le pouvoir, le consensus ne restera qu’un mot vide de sens, et sa recherche, de la perte de temps. 


Chokri Belaid est mort assassiné, ne tombons pas dans l’oubli, dans le silence et dans la peur qu’un tel évènement dramatique peut susciter. Il nous faut absolument maintenir la pression en manifestant notre refus des faux-consensus qui viendraient gommer cet acte qui représente la véritable trahison à la Nation. Que le prochain gouvernement soit technocratique, politique ou mixte, là n’est pas la question la plus importante. La seule interrogation qui devrait nous occuper les esprits jusqu’à trouver une réponse satisfaisante est : qui a tué Chokri Belaid ?



23 septembre 2012

Un mal, dans tous les cas...




Il n'est pas facile de voir clair dans l’évolution de la transition en Tunisie, et de prédire l’avenir proche du pays, tant la crise socio-économique et les tensions politiques sont fortes, persistantes,  et tant les évènements se succèdent à grande vitesse et dans la cacophonie la plus totale. La Tunisie peut encore s’en sortir, comme échouer à traverser la zone de turbulences actuelle.

Et pourtant, à les écouter parler et exprimer leurs pensées, les tunisiens semblent détenir la vérité absolue sur l’avenir du pays. Ou plutôt les vérités, car il n'existerait que deux scénarios possibles.

Il y a ceux qui pensent que la Tunisie a déjà échoué, et qu’elle est en train de sombrer sous l’effet du nouveau diktat vert des islamistes, toutes tendances confondues. Ceux-là savent déjà pour qui voter, « si élections il y a » : Nida Tounes, le parti de l’expérience et des compétences, qui saura se montrer ferme face aux fondamentalistes religieux pour assurer ordre, sécurité et sérénité…quitte à réinventer l’autoritarisme destourien s’il le faut. Pour ceux d’entre eux qui expriment, malgré tout, des doutes sur la cohérence de ce parti, et sur l’honnêteté de certains de ses responsables, voter Nidaa Tounes serait un « moindre mal », ou un mal nécessaire pour dépasser la crise. Un « mal », dans tous les cas… Que ce « mal » s’occupe d’abord d’éradiquer les islamistes, par exemple en provoquant une crise de légitimité institutionnelle à partir du 23 Octobre 2012 et qui déstabiliserait davantage le pays. On demandera ensuite à nos sauveurs des gages sur nos droits et libertés, ou, au pire, on négociera le prix à payer… Comme on l’a bien fait sous Bourguiba et Ben Ali. 

D’autres te prédiront le retour invasif des RCDistes, de l’Etat policier et l’échec de la révolution si on ne fait pas tout pour maintenir, coute que coute, le gouvernement de la Troïka au pouvoir tel qu’il est, même s’il est composé en majorité de gens incapables de mener à bien leur mission. Leur seul mot d’ordre : la légitimité de ce gouvernement tirée des urnes est inébranlable, intouchable, malgré les erreurs et les errements répétitifs de ses membres actuels. Ceux-là sont persuadés qu’il y aura des élections prochainement (mais ne sauront pas vous dire quand exactement..) et savent qu’ils voteront pour le mouvement Ennahdha ou pour l’un de ses alliés futurs. Pour ceux d’entre eux qui expriment, malgré tout, leur déception du bilan gouvernemental ou leurs doutes sur les intentions démocratiques d’Ennahdha et de ses responsables, voter pour eux serait un « moindre mal », ou un mal nécessaire pour dépasser la crise. Un mal, dans tous les cas… Que ce « mal » s’occupe d’abord d’éradiquer les RCDistes, les bourguibiens,  les destouriens et toute la gauche avec, par exemple en votant une loi d’exclusion de leurs adversaires politiques ou en les menaçant de peine de mort s’ils touchaient à la légitimité gouvernementale. On demandera ensuite à nos sauveurs des gages sur nos droits et libertés, ou, au pire, on négociera le prix à payer…Comme on l’a bien fait sous Bourguiba et Ben Ali. 

Et les autres alors ? Ceux qui ne se reconnaissent ni dans les uns, ni dans les autres ? Qui continuent à croire en cette révolution et qui appellent de leurs vœux à un vrai changement ? Qui sont persuadés que ni les destouriens ni la Troîka n’ont quelque chose de bien à offrir à la Tunisie ? Qui n’adhèrent pas à la stratégie « éradicatrice » dans la politique, mais qui veulent plutôt construire de nouvelles choses ? Finiront-ils par choisir un camp ? Ou s’abstiendront-ils, ce qui serait synonyme de renoncement ? 

Ceux-là sont les orphelins de la politique tunisienne. Certains d’entre eux ont bien essayé, à un moment, de se réfugier dans des familles politiques d’accueil, croyant pouvoir « changer les choses de l’intérieur », mais la greffe n’a pas pris. Ou alors ils ont été vite rejetés, reniés, parce qu’ils ne rentraient pas assez dans le moule du militant-disciple et s'opposaient au statu quo, si cher à nos partis politiques. Ils se retrouvent aujourd’hui, et de nouveau, coincés entre les deux vieux démons de la politique tunisienne : les éternels ennemis destouriens et islamistes. 

Un jour, peut-être, ceux qui rejettent cette bipolarité sauront s’affirmer et se structurer en une force politique capable d'offrir une vraie alternative. Et parmi eux figurent peut-être de futurs grands leaders tunisiens. 

Source image : ici

22 juillet 2012

Tunisie : mais où est le changement?



Ce qui frappe le plus dans l’évolution de la scène politique tunisienne post 14 janvier est l’absence de réel changement dans les pratiques, dans les propositions et dans le fonctionnement des différents acteurs en place. Un an et demi après la chute de la dictature, n’entendez-vous pas dire autour de vous, sur le ton de la déception, que « rien n’a véritablement changé », et qu’il « nous faudrait désormais une autre révolution, un autre séisme » pour provoquer un changement politique et social qui soient à la hauteur des espoirs nés après la chute du régime de Ben Ali ?

Et pour cause ! Si la révolution a profondément bouleversé le contexte et l’environnement dans lequel évolue la scène politique tunisienne, en favorisant l’engagement politique, en autorisant le pluralisme, et en libérant l’opinion, la parole et l’action, l’offre politique reste désespérément la même : pauvre en idées, en propositions, en création et en renouvellement.

Nous sommes toujours face à un grand déséquilibre des forces en action, avec un parti aux commandes, dominant et organisé, et qu’on ne cesse de dénoncer pour ses visées monopolistiques et pour sa volonté, plus ou moins affirmée, de substituer le parti-Etat destourien par un parti-Etat islamiste. Face à cette force hégémonique et de moins en moins encline à la concertation, des partis d’opposition petits et marginaux subsistent tant bien que mal, avec des stratégies qui oscillent de l’alliance (ou la soumission ?) avec Ennahdha (CPR, Ettakatol) à l’opposition agitée, désorganisée et stérile à ce mouvement et ses alliés (Al Jomhouri, Al Massar, PTT, etc.) 

On nous dit que ce qui marque la transition tunisienne, et pourrait représenter un modèle pour le reste du monde arabe en révolte, c’est l’originalité d’une coalition au pouvoir qui a su rassembler islamistes conservateurs et gauche séculariste et progressiste, au-delà des divergences idéologiques. Mais la théorie du front démocratique hétéroclite, qui est à l’origine de la Troïka d’aujourd’hui, est loin d’être une idée originale, et encore moins le fruit de la révolution. Cette idée était déjà proposée aux premières années de la répression Benalienne, quand Ghannouchi appelait de son exil à la collaboration entre islamistes et opposition séculariste, qualifiant ce choix, s’il était concrétisé, « d’expérience unique dans le monde arabe » et de « modèle de coexistence démocratique » à même de venir à bout du régime autoritaire. Depuis la fin des années 90, époque à laquelle ces déclarations ont été faites, ni le Président d’Ennahdha n’a changé, ni son discours sur « l’exception du modèle tunisien »… Ne serait-il pas plus honnête intellectuellement d’arrêter d’affirmer que cette Troïka est le fruit de la révolution? Et ne serait-il pas temps de tirer le bilan de cette coalition et d’ajuster l’équilibre des forces en son sein pour mieux convaincre les tunisiens de son utilité et de son authenticité? 

Quelques années après, au début des années 2000, le Chef d’Ennahdha, toujours le même, appelait déjà à un régime parlementaire décentralisé, avec une présidence symbolique aux pouvoirs limités : « Peut-il exister en Tunisie une démocratie sans une large distribution du pouvoir, reposant sur un pouvoir central à caractère symbolique ? » s’interrogeait alors le Cheikh dans un article intitulé « comment expliquer la supériorité de l’expérience marocaine ? ». A l’époque, ce positionnement visait surtout à rassurer, à la fois, une opposition séculariste récalcitrante à la participation des islamistes au jeu politique, et un parti-Etat RCD farouchement opposé à cette option… Ne sommes-nous pas toujours aujourd’hui dans cette même configuration, avec des constituants islamistes fervents défenseurs d’un régime parlementaire pur et le reste des forces politiques, gauche et destouriens compris, pour un régime mixte à fort pouvoir présidentiel ? Les difficultés de l’expérience que nous vivons actuellement - celle d’un régime d’assemblée avec une présidence aux prérogatives limitées - auraient dû pousser les différents partis à réviser leurs propositions et à tirer la leçon des erreurs constatées. Vont-ils vraiment le faire ou persister aveuglement dans la défense partisane de leurs positions respectives, au risque d’imposer à la Tunisie un régime qui ne lui sied guère ? 

Nous pouvons aussi voir une autre forme de continuité avec le passé, dans l’impuissance politique persistante des partis d’opposition actuels, toujours englués dans leurs conflits internes entre défenseurs du compromis avec le mouvement destourien, représenté aujourd’hui par BCE et son mouvement « Nida Tounes », et les tenants d’une plus grande indépendance à leur égard. Conséquence de ce débat qui dure depuis l’ère Ben Ali et qui n’est manifestement toujours pas tranché : ces partis n’arrivent même pas à stabiliser leurs faibles bases militantes pour commencer à construire une vraie alternative. Les conflits internes qui les traversent ne font que renforcer leur précarité et brouiller leur image aux yeux des populations, qui voient en ces ralliements circonstanciels avec les survivants des précédents régimes autoritaires, au mieux de la maladresse, au pire du pur opportunisme.

Il est quand même étrange, et désolant, de voir les différentes forces politiques incapables d'appréhender les causes profondes de la révolution, de s’adapter au nouveau contexte de la Tunisie post 14 janvier, et de profiter de la dynamique du changement profond qui touche notre pays pour changer et évoluer eux-mêmes. Ils se sont jusque-là montrés incapables de renouveler leurs dirigeants, reproduisant toujours les mêmes erreurs tactiques, proposant les mêmes solutions inefficaces et perpétuant les mêmes discours. Alors que les partis au pouvoir sont entrain de calquer les mêmes dysfonctionnements du parti-Etat, les partis d’opposition, qui n’ont pas réussi leur mue, restent marqués par une forte personnalisation du pouvoir dans leurs structures internes, et complètement déconnectés de la réalité des populations, surtout en région. 

Il est évident que les défis auxquels font face toutes les forces vives du pays sont colossaux, et qu’il est illusoire d’espérer voir un changement significatif en si peu de temps. Mais il est aussi légitime de douter, aujourd’hui et avec le peu de changements positifs constatés, de la capacité et de la volonté des forces politiques présentes à réformer le pays et ses institutions vers le meilleur.

18 mai 2012

Tunisie : persistance du corps et de l’esprit du Benalisme




Le gouvernement tunisien a hérité du système étatique Benaliste.  C’est-à-dire d’un État hyper-centralisé, policier et désengagé;  d’institutions corrompues, dépossédées de leurs prérogatives et court-circuitées par des réseaux de clientélisme très actifs et puissants ; d’une administration déresponsabilisée et longtemps fondue dans le système du parti unique ; et d’une société souffrant d’une situation de profonde injustice sociale, conséquence directe de ce système étatique Benaliste et de la mauvaise gouvernance qu’il génère.

Plus d’un an après la révolution, l'État et ses institutions dysfonctionnent toujours ; le corps et l’esprit du Benalisme persistent. Cet État, qui a longtemps méprisé et corrompu le peuple, continue à l’instrumentaliser et à détourner la loi et l’éthique pour servir les intérêts politiques, économiques et idéologiques d’une minorité au pouvoir et de ses clans satellites. La justice, toujours sous contrôle gouvernemental direct, est malléable et corvéable à souhait. Les médias, publics et privés, manquent d’indépendance et d’objectivité. La police, se croyant toujours au-dessus de la loi, bénéficie encore d’une impunité totale

En s’accommodant de ces dysfonctionnements,  en reproduisant les mêmes mécanismes et pratiques étatiques et en recyclant en partie les caciques de l’ancien régime, l’actuel gouvernement tunisien ne fait que perpétuer, voire renforcer, l’injustice sociale dont souffre les tunisiens dans leur majorité. Il avoue par ailleurs son échec à réaliser l’un des objectifs primordiaux qu’il s’est lui-même fixé : instaurer la bonne gouvernance. 

Rendues complètement dépendantes de l'État et de ses structures, les populations défavorisées, surtout en région, sont en conflit ouvert avec l'État et le gouvernement qui le pilote et le représente, et ce malgré sa fameuse « légitimité » tirée des urnes, pour réclamer moins de négligence et plus de justice. Ce conflit se traduit par les grèves, les sit-in et les violences récurrentes et persistantes qui marquent la transition tunisienne, et que les élections et les changements de gouvernements n’ont pas réussi à atténuer.

Au lieu de s’attaquer de front à la réforme de l'État et de ses institutions pour casser cette logique d’injustice sociale institutionnalisée, le gouvernement tunisien, frileux et inexpérimenté qu’il est, a préféré détourner l’attention sur d’autres sujets futiles pour gagner du temps et éviter un éventuel échec coûteux sur le plan électoral. L’absence de volontarisme politique pour porter des réformes urgentes et prioritaires laisse croire que les partis au pouvoir -comme d’ailleurs ceux de l’opposition qui brillent par la faiblesse de leurs propositions- n’ont fait que mentir aux tunisiens durant tout ce temps post-révolutionnaire sur leur réelle volonté de réforme et de rupture avec le système et les pratiques d’antan. Leur accès et leur maintien au pouvoir demeure leur principal objectif. Et ça, les tunisiens, dans leur majorité, l’ont compris, ce qui explique la déception et le manque de confiance persistant de l’opinion publique envers la classe politique dans son ensemble.  

Qu’on ne s’y trompe pas : le mal tunisien ne s’atténuera et la tension ne s’apaisera qu’avec une rupture nette avec les vieilles habitudes, ainsi qu’une répartition plus équitable des richesses, des droits et des devoirs dans notre société. Ni la religion, ni l’identité, et encore moins la morale et les débats idéologiques stériles ne sont des solutions efficaces à ce problème fondamental qui fut, est-il utile de le rappeler, à l’origine de la révolution tunisienne : celle de la dignité, de l’égalité, du travail et de la citoyenneté. 

L’hégémonisme des partis politiques au pouvoir et le népotisme de leurs responsables ; la tricherie de certains élus, leur manque de transparence et de responsabilité ;  les abus de pouvoirs et la corruption dans la fonction publique et en dehors de celle-ci ; la désinformation et la manipulation de l’opinion publique ; etc. toutes ces pratiques qui ont tellement fait de mal à la Tunisie sous la dictature et qui sont perpétuées aujourd’hui par la nouvelle classe politique ne sont acceptables et ne seront acceptées. Les politiciens, aveuglés par leur course au pouvoir et embourbés dans leur crise d’identité, feraient mieux de se ressaisir au plus vite et de s’occuper des vrais problèmes, au risque d’être emportés, eux aussi et plus vite qu’ils ne le croient, par une colère populaire toujours très vive.

Source illustration : ici

09 avril 2012

Tunisie : récit d'une matinée de violences


Pour une fois que j'étais à Tunis et que j'avais la possibilité d'assister à une manifestation, celle de la fête des martyrs en l’occurrence, je me suis dis que je n'allais pas rater cette occasion.


A dix heure du matin, j'étais déjà au centre ville, sur mon chemin vers l'avenue Habib Bourguiba. J'ai croisé sur la route plusieurs groupes de manifestants, drapeaux en mains, se dirigeant tranquillement dans la même direction. L'ambiance était détendue et pacifique. Les slogans scandés honoraient la mémoire des martyrs.


Arrivé à l'Avenue, l'ambiance y était différente, électrique. J'y ai trouvé plus de policiers que de manifestants. Les passants étaient dubitatifs, ne comprenant pas réellement ce qui s'y tramait. Ils pressaient le pas, craignant probablement que la situation ne dégénère. Les rares voitures qui circulaient roulaient vite. Des groupes de policiers étaient placés au niveau de toutes les entrées principales de l'Avenue, particulièrement vers la Rue de Rome, l'Avenue de Paris et l'Avenue Mohamed V.


Très vite, j'ai aperçu du mouvement à l'intersection de la Rue de Rome. Des dizaines de policiers, dont certains étaient cagoulés, bloquaient l'issue, scrutant de loin un premier groupe de manifestants qui tentaient d'accéder à l'Avenue H.B. Les gens commençaient à se rassembler autour des policiers, qui laissaient paraitre des signes d'extrême nervosité. Les journalistes aussi ont accouru. Au bout de quelques minutes, sans aucun avertissement préalable, une dizaine de policiers a chargé en direction des manifestants qui se rapprochaient lentement, après avoir lancé une ou deux bombes lacrymogènes. Leurs collègues restés derrières eux ont commencé à nous disperser aussi, en tapant avec leurs matraques dans leurs casques de protection et nous sommant de rentrer chez nous : "barra raoua7" criaient-ils (rentrez chez vous). 


Il était 10h30 du matin, et j'avais compris que les policiers n’envisageaient pas du tout de laisser les manifestants atteindre l'Avenue. Il était clair que leur consigne était de ne permettre en aucun cas les rassemblements de manifestants. Je me suis alors rapproché de l'Avenue de Paris, d'où on entendaient de loin des slogans criés par d'autres manifestants qui avançaient. Ils étaient beaucoup plus nombreux et se rapprochaient lentement. Un groupe de quelques dizaines de policiers entouraient leur Chef, qui leur donnait manifestement de nouvelles consignes. Très vite, ils lancent la première charge. Une première rangée de policiers couraient vers les manifestants, suivis d'un camion chargé d'autres agents. Le gaz saturait l'air, et les foules venues assister au spectacle étaient dispersées par les flics restés sur place.


Un premier jeune manifestant a été trainé par 4 flics. Ses amis ont accouru à son secours, et ont été spontanément suivis par des dizaines de personnes qui assistaient à la scène. Les policiers, surpris par un  tel mouvement de foule et de solidarité, ont vite relâché le manifestant. Les gens ont commencé à applaudir cette libération, quand le gaz nous a obligé de courir dans tous les sens et de nous disperser.


Ce jeu du chat et de la souris a duré quelques dizaines de minutes, quand les renforts de flics sont arrivés et ont décidé de charger, cette fois dans toutes les directions et simultanément dans toutes les rues perpendiculaires à l'Avenue. J'ai été emporté par la foule dans l'Avenue de France. C'est là qu'on a compris que les policiers nous cernaient, par devant et par derrière, ce qui nous a obligé à prendre les premières ruelles qu'on croisait.


Les flics nous poursuivaient toujours en lançant du gaz. Je me suis alors réfugié avec une quinzaine de manifestants dans une cage d'escalier, ayant de plus en plus de mal à courir et respirer à cause du gaz. Nous avons pris les escaliers et étions tous dans un sale état. Certains n'arrivaient plus à bouger au bout de quelques marches, tellement ils suffoquaient. J'ai essayé d'ouvrir la fenêtre du premier étage de l'immeuble, mais elle était condamnée. L'air était de plus en plus concentré en gaz. J'ai réussi à monter au deuxième étage où la fenêtre était ouverte. J'ai respiré un peu d'air frais, les gens toussaient et pleuraient autour de moi. Une habitante de l'immeuble a ouvert sa porte et nous a proposé de l'aide. Je lui ai demandé de nous filer du citron pour nous soulager un peu. 


Après avoir repris mes esprits, j'ai quitté l'immeuble. Les policiers étaient partout, bloquant surtout les issues vers l'Avenue HB et poursuivant toujours les gens. J'ai rencontré des gens affolés, entrain de tousser et de suffoquer. J'ai aperçu les premiers blessés secourus par leurs amis. J'ai réussi à me faufiler en direction du "Passage" où une bataille rangée opposait policiers et jeteurs de pierres. Je me suis dirigé vers l'avenue de Londres avec d'autres manifestants, quand 3 fourgons remplis de policiers nous ont poursuivi en zigzaguant et en percutant les voitures stationnées et celles qui circulaient. La scène était invraisemblable. C'est là où ils ont cerné un groupe de jeunes, sont sortis de leurs véhicules et les ont matraqué avec une violence inouïe. Ils ont emporté deux jeunes, le troisième était à terre et ne bougeait plus. Il était apparemment gravement blessé. Quelques minutes après, une ambulance est venue le chercher.


Je n'ai jamais de ma vie assisté à autant de violence et de déchainement de la part des policiers. Ils n'avaient aucune considération pour les gens qu'ils poursuivaient, leur seul objectif était de frapper, de leur faire mal. Il est vrai que j'ai vu des jeunes jeter des pierres sur les flics, mais ils étaient minoritaires et isolés du reste des manifestants pacifiques. Je n'ai vu aucun cocktail Molotov. Je n'ai pas non plu aperçu de milices accompagnant les policiers.


Ce qui devait être une manifestation pacifique s'est transformée en une véritable chasse à l'homme. Les gens avaient peur, les passants rebroussaient chemin en courant, les voitures faisaient demi-tour. Les policiers ne se contentaient pas seulement de faire respecter l'interdiction de manifester à l'Avenue HB, ils pourchassaient les gens dans tout le quartier. On lisait la terreur dans le visage des manifestants et des passants. Aujourd'hui, j'ai mesuré à sa juste valeur la violence de l’État tunisien, et réalisé que l'État policier de Ben Ali est encore debout et en pleine forme.