Malgré le vote de confiance de l’assemblée constituante obtenu hier soir, le gouvernement Jebali, à peine formé, est accueilli avec les critiques de l’opposition et les suspicions de la société civile.
Beaucoup pointent l’inexpérience des membres de la nouvelle
équipe gouvernementale, composée essentiellement d’anciens militants et prisonniers
politiques, ainsi que le mode de distribution des portefeuilles ministériels, qui repose davantage sur un système de prime à l’opposition
au régime de Ben Ali que sur des critères de compétences.
Le résultat final s’en ressent fortement : nous voila avec une équipe pléthorique dont la finalité était manifestement de récompenser les sacrifices consentis par les grandes figures des partis de la Troïka plutôt que
de répondre aux défis d’une transition qui se corse avec la crise économique. Nos politiques se sont montrés aussi impatients que leurs concitoyens pour récolter le fruit, pourtant encore peu mûr, de la révolution. Et les grands opposants de Ben Ali se sont rués vers les postes et les titres, négligeant au passage leurs propres formations politiques.
Les deux mois de batailles partisanes et de tractations serrées qui ont précédé la formation du gouvernement causent pas mal de dégâts dans les partis
qui ont accepté de faire partie du gouvernement, le CPR et Ettakatol en
premier, avec des démissions et des dissidences fortes en leur sein. Les partis de la Troïka, désormais privés de leurs dirigeants historiques, se retrouvent extrêmement fragilisés après ces premières élections. Ils sont aujourd’hui obligés de faire leur mutation, pour se transformer de clubs politiques qui tournent autour de la personne du grand dirigeant vers de véritables formations bâties sur la base d’un projet
clair, à même de rapprocher la base militante de ses instances gouvernantes plutôt que de les
séparer, comme nous pouvons le constater aujourd'hui.
La formation du gouvernement révèle surtout les difficultés que
rencontre cette coalition hétérogène qui va des socialistes aux islamistes en
passant par la gauche nationale. Son Chef, M. Jebali, a de fait été incapable
de proposer des actions concrètes et un programme précis, en l’absence de
vision commune aux membres qui forment la Troïka. Il s’est simplement contenté d’une
déclaration de bonnes intentions en guise de feuille de route gouvernementale. Insuffisant, au regard de la situation de crise dans laquelle se trouve le pays. Ainsi, tout le
temps passé, depuis le vote du 23 Octobre, à négocier la composition de l’équipe
peut être considéré comme du temps perdu sur l’agenda des réformes urgentes et nécessaires pour redresser le pays. Le pays s'apprête à affronter une année 2012 difficile, sans budget arrêté...
Difficile dans ces conditions de ne pas comprendre la
déception et le blues des tunisiens qui découvrent, ébahis devant cette tragi-comédie politique, une nouvelle équipe gouvernementale dont la formation est entachée de zones d'ombre. Soupçons de copinage sur certaines nominations, soupçons d’interventionnisme
étranger pour d’autres, de nouveaux ministres qui mettent en avant leur
appartenance partisane plutôt que leur appartenance gouvernementale,
etc. les polémiques ne cessent de fragiliser le nouveau gouvernement avant même
qu’il ne soit entré en action. Ce qui n’aide pas à rassurer les tunisiens, perdus dans la confusion actuelle. Une confusion aggravée par un
climat social toujours tendu, et par des performances économiques dans le rouge. Une crise sociale profonde remue le pays entier, sur fond de régionalisme, de lutte des classes de fracture identitaire.
Pendant ce temps, institutions, comportements et habitudes n’ont
pas changé. Le nouveau gouvernement hérite d’une administration centralisée et
inféodée au pouvoir, et d’un système verrouillé, aux mécanismes de clientélisme
et de népotisme bien huilés, et dont les réseaux d’influence résistent toujours
à l’onde de choc révolutionnaire. De quoi donner des tentations d’hégémonisme
au nouveau pouvoir en place, faute de réforme institutionnelle et
administrative de fond. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le comportement de nos journalistes pour comprendre que les réflexes mauves sont durs à changer.
Comment le gouvernement de Jebali va-t-il redresser la barre
pour gagner la confiance des populations ? Ses premières actions seront déterminantes pour y arriver.
L’opposition arrivera-t-elle, avec le temps, à s’imposer comme une alternative
crédible ? Rien n’est encore sûr, tant elle peine à tirer les leçons de sa défaite électorale. Ainsi, les premiers pas de la Tunisie vers la
démocratie sont pour le moins chaotiques. Il est évident que la tâche ne sera pas facile, et que le risque d'un retour en arrière n'est pas complètement écarté. La vigilance citoyenne reste donc de mise.













