Affichage des articles dont le libellé est Violence. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Violence. Afficher tous les articles

03 juillet 2013

Glissement sécuritaire

Ce billet a été initialement publié sur Al Huffington Post le 24/06/2013




En Tunisie, l'actualité des derniers jours n'a rien à envier à celle des pires périodes de la dictature de Ben Ali : un jeune réfugié politique obtient l'asile en France après avoir fui la justice tunisienne, un rappeur emprisonné pour les paroles de sa chanson, une activiste Femen poursuivie pour sa folie ou sa différence, c'est selon les perceptions... 

Les Jabeur, Ghazi, Amina, et Weld el 15 d'aujourd'hui sont-ils les Abbou et Ben Brik d'hier ? Ont-ils, au fond, été punis pour leurs opinions politiques ? 

Si la fuite de Ben Ali a nourri chez tous l'espoir de vivre enfin dans une société libre et plus juste, les libertés ne sont guère plus garanties deux ans après. On dit souvent que le seul acquis de la révolution est la liberté d'expression. Mais celle-ci est régulièrement remise en question par des décisions de justice dont la sévérité rappelle les décisions rendues dans de nombreux procès iniques sous Ben Ali. 

C'est qu'on a tendance à oublier l'essentiel : faute de réforme de la police et de la justice, deux principaux mécanismes de domination et de contrôle en dictature, le système qui nous gouverne aujourd'hui reste le même qui permit à Ben Ali d'étouffer toute voix discordante, ou même déplaisante, durant 23 ans. Seuls les hommes à la tête de ce système ont changé. 

La justice tunisienne, qu'on dit « indépendante », dispose d'un arsenal de lois conçues pour rétrécir au maximum l'espace des libertés et être au service du despote. Elle continue à subir la domination policière, l'influence de l'exécutif, et à être rendue selon la nature des procès et des accusés. Une justice « deux poids, deux mesures », dit-on souvent.

Quant à la police, première institution répressive sous Ben Ali, elle est désormais qualifiée de « Républicaine » pour rassurer les masses et laisser croire qu'elle ne représente plus ce corps « à part » qui n'obéit pas aux règles de la République. Pourtant, le rapport de la Police avec le citoyen continue d'être entaché de violence arbitraire, verbale et physique, de bavures, et d'abus de pouvoir. La violence des policiers envers les soutiens du rappeur lors de son procès témoigne parfaitement de la supériorité du pouvoir policier, et de son impunité qui perdure. En pourchassant et en agressant d'autres rappeurs et journalistes venus soutenir Weld El 15, la Police a voulu imposer sa propre loi, et ce même dans les couloirs du tribunal de Ben Arous...

Et pourtant ! Dans le projet de constitution, l'Etat garantit la liberté de conscience dans l'article 6, les libertés d'opinion, de pensée, d'expression, d'information et de publication dans l'article 30, et la liberté de création dans l'article 41. Au moment même où le projet de constitution va être discuté en plénière, les mêmes droits qu'elle est sensée défendre sont bafoués quotidiennement par la justice. Que vaudront ces garanties constitutionnelles face à la machine répressive toujours en place ? Pas grand-chose en l'absence de trois prérequis fondamentaux : des mécanismes efficaces et indépendants pour faire respecter la loi fondamentale et l'imposer sur les lois en vigueur. Des réformes en profondeur de la police et de la justice. Et enfin un consensus authentique sur la nécessité de garantir ces droits et libertés, à tous les tunisiens, sans exceptions ni limites. 

Adopter une constitution protectrice des droits et libertés est nécessaire mais insuffisant. S'assurer de sa supériorité, de son respect et de sa bonne application est encore plus important. Sur ce dernier point, le projet de constitution est limpide et dangereux à la fois dans son dernier article : « N'entrent en vigueur les dispositions relatives à la compétence de contrôle de constitutionnalité par voie d'exception qu'après trois ans d'exercice par la Cour constitutionnelle de ses autres attributions. Les autres juridictions sont considérées incompétentes en matière de contrôle de constitutionnalité des lois ». A quoi bon alors écrire une constitution si c'est pour la ranger dans un placard durant trois ans ?
 

A croire que le véritable trésor de Ben Ali n'est ni dans les paradis fiscaux, ni dans son palais en Arabie-Saoudite, mais plutôt dans la redoutable machine de captation du pouvoir qu'il a forgé et légué à ses successeurs.

Mise à jour : Si l'on peut se réjouir de la libération de Wel el 15 le 1er Juillet 2013, le sort de Jabeur, Ghazi, Amina et les autres prisonniers d'opinion ne sont toujours pas tranchés. Affaires à suivre..

09 avril 2012

Tunisie : récit d'une matinée de violences


Pour une fois que j'étais à Tunis et que j'avais la possibilité d'assister à une manifestation, celle de la fête des martyrs en l’occurrence, je me suis dis que je n'allais pas rater cette occasion.


A dix heure du matin, j'étais déjà au centre ville, sur mon chemin vers l'avenue Habib Bourguiba. J'ai croisé sur la route plusieurs groupes de manifestants, drapeaux en mains, se dirigeant tranquillement dans la même direction. L'ambiance était détendue et pacifique. Les slogans scandés honoraient la mémoire des martyrs.


Arrivé à l'Avenue, l'ambiance y était différente, électrique. J'y ai trouvé plus de policiers que de manifestants. Les passants étaient dubitatifs, ne comprenant pas réellement ce qui s'y tramait. Ils pressaient le pas, craignant probablement que la situation ne dégénère. Les rares voitures qui circulaient roulaient vite. Des groupes de policiers étaient placés au niveau de toutes les entrées principales de l'Avenue, particulièrement vers la Rue de Rome, l'Avenue de Paris et l'Avenue Mohamed V.


Très vite, j'ai aperçu du mouvement à l'intersection de la Rue de Rome. Des dizaines de policiers, dont certains étaient cagoulés, bloquaient l'issue, scrutant de loin un premier groupe de manifestants qui tentaient d'accéder à l'Avenue H.B. Les gens commençaient à se rassembler autour des policiers, qui laissaient paraitre des signes d'extrême nervosité. Les journalistes aussi ont accouru. Au bout de quelques minutes, sans aucun avertissement préalable, une dizaine de policiers a chargé en direction des manifestants qui se rapprochaient lentement, après avoir lancé une ou deux bombes lacrymogènes. Leurs collègues restés derrières eux ont commencé à nous disperser aussi, en tapant avec leurs matraques dans leurs casques de protection et nous sommant de rentrer chez nous : "barra raoua7" criaient-ils (rentrez chez vous). 


Il était 10h30 du matin, et j'avais compris que les policiers n’envisageaient pas du tout de laisser les manifestants atteindre l'Avenue. Il était clair que leur consigne était de ne permettre en aucun cas les rassemblements de manifestants. Je me suis alors rapproché de l'Avenue de Paris, d'où on entendaient de loin des slogans criés par d'autres manifestants qui avançaient. Ils étaient beaucoup plus nombreux et se rapprochaient lentement. Un groupe de quelques dizaines de policiers entouraient leur Chef, qui leur donnait manifestement de nouvelles consignes. Très vite, ils lancent la première charge. Une première rangée de policiers couraient vers les manifestants, suivis d'un camion chargé d'autres agents. Le gaz saturait l'air, et les foules venues assister au spectacle étaient dispersées par les flics restés sur place.


Un premier jeune manifestant a été trainé par 4 flics. Ses amis ont accouru à son secours, et ont été spontanément suivis par des dizaines de personnes qui assistaient à la scène. Les policiers, surpris par un  tel mouvement de foule et de solidarité, ont vite relâché le manifestant. Les gens ont commencé à applaudir cette libération, quand le gaz nous a obligé de courir dans tous les sens et de nous disperser.


Ce jeu du chat et de la souris a duré quelques dizaines de minutes, quand les renforts de flics sont arrivés et ont décidé de charger, cette fois dans toutes les directions et simultanément dans toutes les rues perpendiculaires à l'Avenue. J'ai été emporté par la foule dans l'Avenue de France. C'est là qu'on a compris que les policiers nous cernaient, par devant et par derrière, ce qui nous a obligé à prendre les premières ruelles qu'on croisait.


Les flics nous poursuivaient toujours en lançant du gaz. Je me suis alors réfugié avec une quinzaine de manifestants dans une cage d'escalier, ayant de plus en plus de mal à courir et respirer à cause du gaz. Nous avons pris les escaliers et étions tous dans un sale état. Certains n'arrivaient plus à bouger au bout de quelques marches, tellement ils suffoquaient. J'ai essayé d'ouvrir la fenêtre du premier étage de l'immeuble, mais elle était condamnée. L'air était de plus en plus concentré en gaz. J'ai réussi à monter au deuxième étage où la fenêtre était ouverte. J'ai respiré un peu d'air frais, les gens toussaient et pleuraient autour de moi. Une habitante de l'immeuble a ouvert sa porte et nous a proposé de l'aide. Je lui ai demandé de nous filer du citron pour nous soulager un peu. 


Après avoir repris mes esprits, j'ai quitté l'immeuble. Les policiers étaient partout, bloquant surtout les issues vers l'Avenue HB et poursuivant toujours les gens. J'ai rencontré des gens affolés, entrain de tousser et de suffoquer. J'ai aperçu les premiers blessés secourus par leurs amis. J'ai réussi à me faufiler en direction du "Passage" où une bataille rangée opposait policiers et jeteurs de pierres. Je me suis dirigé vers l'avenue de Londres avec d'autres manifestants, quand 3 fourgons remplis de policiers nous ont poursuivi en zigzaguant et en percutant les voitures stationnées et celles qui circulaient. La scène était invraisemblable. C'est là où ils ont cerné un groupe de jeunes, sont sortis de leurs véhicules et les ont matraqué avec une violence inouïe. Ils ont emporté deux jeunes, le troisième était à terre et ne bougeait plus. Il était apparemment gravement blessé. Quelques minutes après, une ambulance est venue le chercher.


Je n'ai jamais de ma vie assisté à autant de violence et de déchainement de la part des policiers. Ils n'avaient aucune considération pour les gens qu'ils poursuivaient, leur seul objectif était de frapper, de leur faire mal. Il est vrai que j'ai vu des jeunes jeter des pierres sur les flics, mais ils étaient minoritaires et isolés du reste des manifestants pacifiques. Je n'ai vu aucun cocktail Molotov. Je n'ai pas non plu aperçu de milices accompagnant les policiers.


Ce qui devait être une manifestation pacifique s'est transformée en une véritable chasse à l'homme. Les gens avaient peur, les passants rebroussaient chemin en courant, les voitures faisaient demi-tour. Les policiers ne se contentaient pas seulement de faire respecter l'interdiction de manifester à l'Avenue HB, ils pourchassaient les gens dans tout le quartier. On lisait la terreur dans le visage des manifestants et des passants. Aujourd'hui, j'ai mesuré à sa juste valeur la violence de l’État tunisien, et réalisé que l'État policier de Ben Ali est encore debout et en pleine forme.



29 janvier 2012

Tunisie : les difficultés du gouvernement Jebali




Évoquant la situation délicate que traverse le pays sur les plans économique social et sécuritaire, le premier ministre tunisien, interviewé par une journaliste à Davos, avoue sa difficulté à gouverner le pays dans les conditions actuelles. Le jour même, l’appel de l’opposition pour une marche des libertés dans la capitale a drainé une foule dense de milliers de personnes, un nombre de manifestants probablement supérieur aux attentes des organisateurs,  reflétant l'état de mécontentement et la crise de confiance actuelle qui touche le gouvernement Jebali pour des raisons diverses et variées.  

Avec la crise économique internationale, d'autres conditions étaient réunies pour que la situation se corse rapidement après les élections. La forte mobilisation des populations pendant la campagne électorale à  coups de promesses irréalistes et irréalisables s'est vite retournée contre le gouvernement une fois constitué. L‘effet inflationniste des promesses électorales a exacerbé les attentes; la déception post-électorale et la colère qui est montée partout dans le pays en sont la conséquence directe. Une colère restée intacte un an après la révolution. Le temps mis pour négocier les modalités et les conditions de partage du pouvoir, et pour constituer un gouvernement qui se révèle finalement peu expérimenté et opérationnel, n’a fait qu'augmenter l'insatisfaction. Le mois de janvier a ainsi été marqué par la recrudescence des contestations sociales et politiques partout dans le pays. Le nombre élevé de grèves, de manifestations, de tentatives d’immolations et de routes coupées paralyse partiellement l’activité économique depuis le début de l’année. 

Ne sachant dans l'immédiat que répondre aux revendications, le gouvernement ne trouve pas mieux, pour gagner du temps, que de crier au complot, et dénoncer la responsabilité d’une gauche "minoritaire" et "contre-révolutionnaire", qu’il convient aujourd’hui de désigner par la « gauche zéro », en référence aux faibles scores électoraux qu’elle a obtenus. Autre complot que le gouvernement ne cesse de dénoncer : le parti-pris d’une grande majorité des médias et journaux qui, par leur critique obsessionnelle et peu objective du gouvernement, sont accusés de rouler pour l’ancien régime et d’agir à l’encontre de la « volonté du peuple ». Sans parler de l’UGTT, accusée de rouler pour la gauche zéro, ou du gouvernement sortant accusé d’avoir pourri la situation avant de partir…  
Certes, tout le monde ne veut pas que du bien pour Ennahdha et ses alliés. Mais de là à crier au complot généralisé, le pas est vite franchi par un gouvernement qui se complaît dans la victimisation, en attendant de trouver de vraies solutions..

Faute de pouvoir susciter l’adhésion autour d’un vrai projet de relance et de réforme qui soit clair et affiché, le gouvernement cherchera pendant ce temps à exister sur la scène internationale. Non sans agacer, là encore. Réception en grandes pompes du leader du Hamas accueilli avec ferveur et … quelques slogans anti-juifs ; tapis rouge pour une brochette de dictateurs venus fêter l’an I d’une révolution qui a chassé pas mal de leurs voisins dans le monde arabe et qui les menacent encore, etc. La stratégie qui consiste à repositionner la Tunisie sur le plan géopolitique en favorisant ses riches alliés arabo-musulmans laisse sceptique. Comment accorder confiance sans mot dire à ces monarques autoritaires qui refusent de coopérer et de renvoyer Ben Ali, sa famille et leurs avoirs, qu'ils protègent chez eux?  Là encore, la position du gouvernement n'a jamais été tout à fait claire, ni ferme.  

Les liens se tendent aussi avec la société civile sur la question des libertés et sur le débat identitaire, qu' Ennahdha et ses alliés ont cru bon de poursuivre après les élections. Le gouvernement est perçu d’un côté comme trop laxiste face aux comportements bruyants et agressifs d’une minorité salafiste; et de l’autre côté comme trop autoritaire avec des médias et des critiques qui,  il est vrai, se montrent souvent partiaux et parfois malhonnêtes dans leur traitement de l’information. Les positions se radicalisent de part et d’autres, les uns dénonçant une quasi « nouvelle dictature islamiste », quand les autres accusent leurs opposants d’être « des mécréants » et des contre-révolutionnaires. Cet attitude partagée de rejet de l’autre partie s’accompagne parfois d’une intention de nuire, latente ou affichée, comme en témoignent l’affaire de la vidéo du ministre de l’intérieur ou la violence des propos tenus par Chourou envers les manifestants. Comme à chaque fois, la réponse du gouvernement a été soit molle, soit tardive...

Le gouvernement Jebali va-t-il persévérer dans sa politique de l’accommodement, en agissant au gré de la pression de la rue, au risque d’être perçu comme refusant d'assumer des décisions difficiles, comme celle de se désolidariser nettement de la tendance salafiste? 

Et quel meilleur moyen pour asseoir sa légitimité et faire taire les critiques que de prouver par les actes, plutôt que par les discours partisans et populistes, que ce gouvernement mérite la confiance de tous les tunisiens, et pas uniquement celle de ses partisans?


Enfin, quelle sera la position du gouvernement face au rassemblement récent et au retour en force des néo-destouriens, un an après la dissolution du RCD? Va-t-on de nouveau crier au complot contre-révolutionnaire ou va-t-on plutôt travailler à créer une vraie alternative à ce qui reste d'un courant politique qui a déjà servi deux dictatures? 


La balle est maintenant dans le camp de Jebali et de son gouvernement de la Troîka. A eux de se rattraper et de nous convaincre qu'ils sont meilleurs que l'opposition de gauche et que les destouriens, comme ils le prétendent. Pour y arriver, ils gagneront certainement à unir les tunisiens, toutes tendances confondues, autour d'un vrai projet qui rassemble, plutôt qu'à les diviser. 






12 octobre 2011

Tunisie : schizophrénie électorale



La tournure qu'a pris l'affaire Nesma TV suite à la diffusion en dialecte tunisien du film franco-iranien "Persepolis" est révélatrice des maux de la Tunisie d'aujourd'hui, une Tunisie qui se cherche, toute convelescente qu'elle est du temps de la dictature.


Beaucoup de tension, de colère, de violence...et parfois de haine se sont cristrallisés, de part et d'autres, autour du tabou religieux de la représentation d'Allah, mais aussi du nouveau phénomène du port du voil intégral. Ces réactions exacerbées, de part et d'autre, révèlent le visage d'une société male dans sa peau et qui peine encore à s'accepter comme elle est : c'est à dire plurielle. Une société qui a aussi peur pour ses acquis identitaires, dont la définition varie selon les bords : conservatrice et arabo-musulmane pour les uns, progressiste et sécularisée pour d'autres.

Cet affront de la chaine privée Nesma- et son parti pri pour une certaine conception de la société tunisienne -  provoque des démonstrations de force, mais qui sont restées pacifiques jusqu'à preuve du contraire, d'une poignée de salafistes accompagnés de sympathisans conservateurs. Dans le même temps, on assiste à une levée de boucliers de la part des progressistes, avec parfois des messages un brin alarmistes quant au danger de la talibanisation imminente de la société. La réaction pitoyable du directeur de la chaîne en est un parfait exemple...Remarquez que des deux côtés, on a recours aux mêmes procédés : la dramatisation des faits et la persuasion par la peur du camp adverse...

Ces réactions prouvent que le chemin à parcourir est encore long, avant qu'une Tunisie plurielle ne trouve son équilibre.

C'est que naître, grandir et vivre dans une société cadrée, contrôlée, surveillée dans ses moindres gestes et expressions, et élevée dans la peur de la différence et la detestation des extrêmismes, laisse des traces chez tous et n'aide pas à la tolérance. Avant la révolution, les tunisiens étaient de deux genres : les "khobzistes", ces opportunistes tout lisses qui renonçaient à leurs convictions pour plaire à l'Etat, et les passifs, ces êtres creux qui préféraient ne croire en rien et suivre la mouvance. Aujourd'hui, on voit encore beaucoup de "khobzistes" et de passifs, mais on voit également des communistes, des salafistes, des laïcistes, des humanistes, des athés, des conservateurs etc. et la liste est longue.


Les tunsiens, de tous bords, semblent à peine découvrir le vrai visage de leur pays, sans le fard et loin des clichés mauves de la propagande de Ben Ali qui prétendaient que les tunisiens formaient un bloc monolitique et homogène composé de citoyens tolérants, modérés, ouverts sur l'occident, attachés à leur tradition et laïques...Les tunsiens, pour une bonne part, découvrent aujourd'hui leur société sous ses différentes facettes : du religieux radical, au laïque radical, en passant par une large frange composée de conservateurs et de modérés.


Les médias étangers, mais également pas mal de nos médias, semblent aussi être dans le même état de torpeur face à l'enchaînement rapide des évènements, et ne s'intéressent, par fénéantisme, qu'aux plus bruyants. Au lieu de chercher à comprendre les motivations profondes des uns et des autres, et leur réel impact dans la société, on nous ressort une bonne vielle recette benalienne éprouvée : la montée dangereuse de la fièvre salafiste qui menace tout le pays...et qui pourrait rapidement justifier tous les abus et les dépassements.


Les choses sont pourant un peu plus compliquées que cela, et la Tunisie n'est ni laïque et progressiste dans sa majorité, ni subitement envahie par les salafistes et par le voil intégral. C'est le fait de minorités, qui sont beaucoup plus visibles aujourd'hui, et determinées à s'exprimer et à réclamer l'espace qui leur a été confisqué. Quoi de plus normal dans ce cas que de voir des barbus et des conservateurs resurgir, à chaque fois que l'occasion s'y prête, en gardiens du livre et de ses règles sacrées? Ils sont dans leur rôle, comme leurs contradicteurs sont dans le leur quand ils défendent leurs propres convictions.

Mais quand, d'un côté, les uns dénoncent la pseudo influence sioniste et franc-maçonne qui agit sur les esprits des tunsiens pour justifier leur projet de société conservateur (pour ne pas dire rétrogade pour certains d'entre eux...) et appeler à la censure; et quand, de l'autre côté, on crie au ras de marée islamiste...on frise rapidement la caricature et on se trompe de combat. Car le seul et vrai enjeu du moment est de faire de nos premières élections libres un succès! Nos élus autront ensuite le temps de débattre de ces sujets, entre autres.  

Le danger de radicalisation de la société existe réellement en Tunisie, surtout en cette phase de transition, et comme c'est le cas un peu partout dans le monde. Les plus vielles démocraties occidentales font face aujourd'hui aux mêmes phénomènes de société, comme la radicalisation religieuse. Mais il ne tient qu'à nous de nous prévenir des mouvances violentes et radicales, en adoptant et en imposant un système démocratique et des institutions fortes, seuls romparts contre tous les extrêmismes. Agissons alors avant qu'il ne soit trop tard, au lieu de s'inquiéter!

Seul un vote massif, gage d'une assemblée fidèle à notre société, révèlera enfin notre vrai visage. Il faudra ensuite l'accepter comme il s'est dessiné... Les plus sceptiques diront que les votes traduiront une manipulation des masses. C'est possible. Mais si la participation au vote est forte, le poids des voix manipulées ne peut être que relatif. Cette affaire a eu le mérite de pousser les partis en compétition dans leurs retranchements et à les obliger à clarifier leurs positions respectives sur ces sujets brûlants, profitons-en alors pour affiner nos choix, pour voter en son âme et conscience et inciter ses proches à faire de même.



Crédits photo : FETHI BELAID/AFP

18 juillet 2011

Tunisie : à quoi joue le gouvernement?




La spirale de violence a de nouveau marqué plusieurs villes du pays ces derniers jours, rappelant les violences qui ont suivi la diffusion des videos scandales de Rajhi il y a deux mois. Une nouvelle fois, les mêmes causes ont donné lieu aux mêmes effets : appels massifs à manifester sur Facebook, des rassemblements acceuillis par les forces de l'ordre par la brutalité qu'on lui connait, et fuite en avant des violences un peu partout dans le pays les jours qui suivent avec des scènes de pillage et de destruction qui ciblent principalement les symbôles de l'état...


Cette fois encore, les explications du gouvernement de transition ont été insatisfaisantes, frustrantes et incomplètes. Accusant à la fois des mouvements extrémistes de gauche pour leurs tentative de nuire à l'économie du pays, et de droite à obédiance religieuse pour leur tentative de destabilisation du processus de transition, le premier ministre ne désigne toutefois pas explicitement les partis ciblés. Même s'il n'est pas difficile de deviner que les parties visées sont le PCOT et l'UGTT d'un côté, Ennahdha et Hizb Ettahrir de l'autre (qui se sont empressés de nier leur implication), on ne comprend toujours pas pourquoi le premier ministre s'arrête à l'insinuation sans nommer clairement qui est visé par ces accusations. Cette attitude manque de transparence et contribue à alimenter les rumeurs et les théories de complots, véritable fond de commerce des dizaines de pages pseudo-révolutionnaires qui polluent les esprits sur Facebook.


Essebsi désigne-t-il le mouvement Ennahdha, dont les activités ont été autorisées, ce qui l'oblige à respecter un certain code de conduite pour pouvoir participer aux élections du 23 Octobre? Ennahdha, à qui on attribue une popularité importante, a-t-il vraiment intérêt à prendre de tels risques? Ou bien est-ce Hizb Ettahrir, mouvement non autorisé, qui enchaîne les coups d'éclats mais qui peine à rassembler autour de son idéologie rétrograde? Ce mouvement a-t-il vraiment les moyens de mobiliser, de façon concomitante, des centaines de jeunes sympatisants dans plusieurs villes du pays pour causer troubles et violences?


Toutes ces questions restent posées et sans réponses. La nouveauté, cette fois par contre, réside dans le mobile révélé de ces partis désignés qui, selon le premier ministre, "ne sont pas prêts pour les élections, car ils sont sûrs de ne pas les remporter" ce qui les motiverait à causer ces troubles pour "pour empêcher la tenue des élections". Mais s'il a des preuves sur ce qu'il avance, chose plausible vu le nombre de manifestants arrêtés et très probablement "écoutés" par les soins du ministère de l'intérieur, pourquoi le gouvernement n'agit-il pas en conséquence en révisant l'autorisation des partis concernés à exercer leurs activités? Pourquoi n'informe-t-il pas en toute transparence les citoyens sur les pratiques dangereuses dont il les accuse pour mieux les orienter dans leurs choix de vote le 23 Octobre?
Deux explications possibles à cette position pour le moins floue :
- soit le premier ministre base ses jugements sur des soupçons (ou sur de la mauvaise foi..) et ne souhaite pas accuser officiellement les partis ciblés au risque de mettre un coup de pied dans la fourmilière et de rentrer en conflit direct avec des partis qui peuvent mobiliser les foules...Dans ce cas là, il aurait mieux fait de se taire plutôt que de semer encore plus le doute dans les esprits. Et qui dit doute, dit méfiance et instabilité...
- soit il détient des preuves fortes de la culpabilité des partis visés, et dans ce cas là, il est difficile de comprendre et d'accepter qu'il n'agisse pas en conséquence. Qu'attend ce gouvernement pour prévenir ce genre de dépassements à l'avenir? Et au lieu d'avoir recours comme à chaque fois à la représsion policière brutale, pourquoi ne pas avoir plutôt recours à la justice et à des moyens légaux?


Dans les deux cas, le premier ministre et son gouvernement jouent avec le feu en tardant à adopter une position claire et sans ambiguïté. Cela ne fait que renforçer la position de victimes de partis qui ont été longuement et sévèrement réprimés et stigmatisés par l'ancien régime, en leur donnant plus de grain à moudre.


Enfin, ces explications, aussi crédibles soient-elles, ne doivent pas dédouanner ce gouvernement de ses responsabilités dans la gestion policière et violente d'un rassemblement qui, de toutes façons, était voué à l'échec pour cause d'impopularité et de récupération politicienne. Essebsi n'a pas dit un mot sur le jeune mort par balle à Sidibouzid, ni sur les blessés et les dizaines de personnes arrêtées de façon arbitraire. Il a, semble-t-il, encore une fois laissé le soin à l'armée de s'occuper de ce nouveau dossier sensible...


Crédit photo : © AFP Khalil

07 mai 2011

Tunisie : la contre-révolution en marche

L'affaire de la video scandale de Farhat Rajhi prend une tournure grave et dangereuse. En quelques heures, le pays qui se trouvait déjà dans une situation précaire liée aux difficultés de la phase de transition, sombre de nouveau dans la violence. Un mort, des journalistes agressés, des manifestants arrêtés...nous assistons depuis hier à un triste spectacle digne des pires heures de la dictature Ben Ali.

Si la déterioration rapide de la situation prouve une nouvelle fois l'extrême fragilité d'un pays en convalescence, ces évènements témoignent surtout de l'irresponsabilité de ceux qui en sont à l'origine : un juge et ex-ministre qui lance de graves accusations devant une caméra sans avoir le courage de les assumer ensuite et qui croit vraiment pouvoir accéder au pouvoir grâce à Facebook; des apprentis journalistes qui diffusent des vidéos sans vérifier leur contenu, sans en mesurer les conséquences, et probablement pour servir quelques intérêts obscures; et ceux qui sont censés diriger momentanémment ce pays et dont le silence est insupportable face à la montée de la violence.

Les plates excuses du ministère de l'intérieur n'ont fait que renforcer l'impression de son incapacité - ou bien son absence de volonté? - à contrôler d'une part la brutalité d'une police encagoulée et qui agit toujours de façon arbitraire et en toute impunité, et d'autre part les jeunes casseurs qui pillent et saccagent tout sur leur passage, profitant de ces moments d'instabilité pour renforcer l'impression de chaos.

Tout porte à croire que la diffusion de ces vidéos et leurs conséquences relève d'une opération réfléchie et
plutôt bien préparée par une ou plusieurs parties qui n'avaient pas intérêt à laisser les urnes redéfinir la répartition du pouvoir en Tunisie. Plus que les hypothèses avancées par M. Rajhi qui circulaient déjà sur le net et dans les cafés bien avant qu'il ne les divulgue, c'est le modus operandi du scandale qui est interpellant.

Ces paroles sont sorties de la bouche d'un homme qui jouissait d'un fort capital sympathie et sur lequel peu de doute pesait; ont surpris tout le monde la nuit où elles ont été massivement diffusées sur le réseau social qui rassemble pratiquement tous les tunisiens connectés; et à un moment où la campagne politique en vue des élections du 24 Juillet commençait à faire rage et où les négociations du gouvernement de transition avec la haute instance aboutissaient sur la question de l'exclusion des ex-responsables du RCD...

A un moment aussi où l'armée, qui a su rétablir l'ordre après le 14 janvier, est fortement déployée à la frontière avec la Lybie, et juste quelques jours après l'évasion mystérieuse mais apparemment coordonnée de quelques centaines de détenus dans plusieurs villes du pays, comme c'était le cas les jours précédant la fuite de Ben Ali.

Chacun y va de sa théorie pour désigner les coupables : certains disent que c'est le fait d'Ennahdha qui avait besoin de détourner pendant un moment les regards inquisiteurs sur son parti, d'autres pensent que ce sont les "RCDistes" et leurs mercenaires qui se vengent...Ce qui est sûr, c'est que la contre-révolution est bien en marche et qu'elle met en danger la prochaine élection et l'avenir du pays...

06 février 2010

L'autre Tunisie


Deux années après les manifestations sociales de Redeyef, un scénario similaire s’est répété récemment à Skhira, petite ville de quelques dix milles habitants située dans le golfe de Gabes :

"
La paisible petite ville (...) a connu un début de semaine très mouvementé. Le lundi 1er février 2010, un rassemblement de jeunes diplômés au chômage originaire de la ville s’est formé pour protester et exiger du travail. Très rapidement les forces de l’ordre ont rappliqué en nombre, munis de matraques et bombes lacrymogènes. Poussés violemment aux abords de la ville, les manifestants ont tenté de retourner à leurs domiciles par la route nationale (...) où ils auraient été rejoints par leurs familles, des élèves et d’autres habitants qui assistaient aux événements. La police a finalement réussi à disperser les manifestants dont plusieurs ont été interpelés et certains blessés"

Les manifestants réclamaient depuis longtemps leur droit au travail dans la nouvelle usine de phosphate qui s'installe dans la région. Le faible taux de recrutement de locaux et l’arrivée de travailleurs d'autres recoins du pays ont exacerbé les colères et poussé les habitants à sortir dans la rue pour porter leurs revendications.

Tout comme le bassin minier de Gafsa, Skhira est une ville qui appartient à "l'autre Tunisie", celle qui a été mise à l'écart du développement économique et du progrès social qu'a pu connaître le pays ces vingt dernières années. Et celle dont les populations, surtout les plus jeunes d'entre elles, sont sévèrement touchées par un chômage de longue durée. Un chômage qui crée de la précarité, qui marginalise et qui pousse la population soit à l’exclusion, soit à la migration.

Ce qui s’est passé à Skhira n’est pas nouveau, mais vient nous rappeler que la Tunisie est un pays qui avance à double vitesse : il y a la Tunisie relativement prospère qui concentre 80% de la production nationale sur 60% de la population (Littoral-Nord). Et celle qui se paupérise et qui représente 40% de la population avec seulement 1/5 ème de la production nationale (Sud-Ouest). Des disparités qui ne cessent de se creuser. Cela montre également que la Tunisie peine toujours à transformer de façon équitable la croissance de ses ressources et de ses revenus en progrès social et humain. A ce rythme, le droit à un travail décent et correctement rémunéré, et donc à une véritable place dans la société, vont s'affirmer avec le temps comme des revendications socio-économiques prioritaires pour un certain nombre de catégories marginalisées de la société . Il s’agit essentiellement des jeunes peu ou mal éduqués qui rencontrent des difficultés à trouver leur place dans le marché du travail; ceux qui sont au chômage prolongé et qui peinent à s’insérer malgré leurs formations, et les travailleurs pauvres ou précaires dont le pouvoir d’achat ne cesse de baisser.

Du côté des autorités, le recours à la force a été comme toujours la seule réponse apportée face à des revendications socio-économiques légitimes. De telles démonstrations de force sonnent comme un aveu d'échec des autorités à traiter efficacement le problème du chômage, particulièrement celui des jeunes, autrement que par la violence et la répression comme première réponse, ensuite par des séries de mesures ponctuelles qui ne traitent pas le mal à l'origine mais qui servent seulement à colmater les brèches. Jusqu'à la prochaine explosion de colère...

17 janvier 2010

Jeunesse en Tunisie : promotion "carcerale"


Quoi de plus légitime et normal quand on est jeune, étudiant et doté d'un minimum de conscience que de se sentir concerné par l'amélioration des conditions de logement et d'études des dizaines de milliers de jeunes tunisiens inscrits à l'université. Et quoi de plus pacifique comme action de protestation que d'organiser des sit-in dans une résidence universitaire pour faire entendre ces revendications?

Et pourtant...Ce qui est considéré sous d'autres cieux moins répressifs comme une demande légitime et un engagement plutôt sain est systématiquement puni par de lourdes peines de prison en Tunisie, ce pays qui continue de se targuer d'être à l'initiative du programme onusien "
2010, année internationale de la jeunesse"...Quelle hypocrisie!

Arrêtés dans la violence et vraisemblablement maltraités, plusieurs étudiants militants et sympathisants du syndicat des étudiants sont aujourd'hui privés de leur liberté. Des procès sans droit de défense les condamnent à des peines disproportionnées par rapport à ce qu'on leur reproche, comme s'il y avait quelque chose de reprochable dans leur engagement. L'exemple des condamnés de Manouba ne suffisant pas, d'autres procès similaires semblent être en cours de préparation. Des militants de la ville de Sousse et de Bir el-Bey ont été arrêtés pour les mêmes motifs...

Cette fuite en avant et cet acharnement contre les étudiants semblent constituer un premier "
défi à relever", pour reprendre ce beau slogan de propagande, que le pouvoir s'est fixé pour ce cinquième quinquennat. Et comme par enchantement, c'est quand les choses empirent dans les faits qu'elles semblent aller au mieux dans notre presse schizophrène. Ainsi, devrions-nous nous réjouir de la "Déclaration de Tunis pour un meilleur avenir des jeunes" qui vient d'être prononcée pour promouvoir "l’approche tunisienne en matière de promotion de la jeunesse"...

A quand des "stages de promotion" dans les geôles tunisiennes pour tous les jeunes du monde?

10 septembre 2009

Le projet civilisationnel du changement


Depuis quelques semaines, toutes les associations, organisations professionnelles et autres institutions que compte la société civile tunisienne ne cessent de proclamer leur adhésion totale et absolue au "projet civilisationnel du Changement du 7 Novembre", et appellent ainsi à la continuité.

L'absence de la moindre critique, du moindre avis divergeant et d'une façon générale d'exception à la règle de l'adhésion, peut signifier deux choses : soit les tunisiens sont arrivés à un stade de maturité citoyenne et civile avancé qui leur permet aujourd'hui de se rassembler tous et sans exception derrière un même projet, indépendemment de leurs opinions et de leurs sensibilités différentes. Soit on vit dans un régime totalitaire qui ne peut tolérer aucun écart et aucun avis différent. Sachant que la richesse d'une société civile ne peut provenir que de la diversité de ses composantes, on est tenté de croire au deuxième scénario...

D'autant que la façon brutale dont l'état vient de boucler son dernier "chantier" pré-électoral, en délogeant manu militari le Syndicat National des Journalistes de son bureau, ne peut que confirmer cette hypothèse. La mobilisation en nombre des forces de l'ordre pour empêcher les membres du bureau syndical d'accéder à leurs locaux en dit long sur la nature des rapports que l'état entretient avec les institutions, les syndicats, ou toute organisation pour peu qu'elle soit indépendante, critique ou non allié. Parce que le dernier rapport sur l'état de la presse nationale émis par ce syndicat a été critique, et du fait qu'il ne se soit pas prononcé en faveur de la candidature du président sortant, la punition est tombée : le syndicat vient de subir un véritable coup d'état perpetré par des journalistes putshistes pro-gouvernement, et aidés par une justice partisane...

Oui, il n'y a pas le moindre espace permis à la liberté d'opinion et d'expression, et surtout pas pour les journalistes. La tolérance de l'état dans ce domaine est proche de zéro. Et en l'absence de tout autre moyen de discussion ou de négociation pacifiques, le recours à la force ( qu'elle soit judiciaire ou physique) est devenu quasi-systématique dans le traitement de ce genre de conflits d'indépendance. Tel est le projet civilisationnel qu'on appelle de toute part à reconduire : l'allégence comme unique moyen de survie et de reconnaissance, le recours à la force à la place du débat et la gestion politico-policière de toute tentative d'émancipation provenant de la société civile.

13 juin 2009

L'oubli des droits

(Getty Images)

"(...) Des écoliers à qui on avait demandé de représenter un symbole de leur pays à la place de la statue d'Ibn Khaldoun (le père de la sociologie), ont dessiné une fourgonnette de police.
Ces fameuses baga, d'un bleu sinistre, sillonnent la capitale en tous sens. C'est un soir de mai parmi d'autres. Un véhicule de police fonce à tombeau ouvert en direction de la cité Ennasser, un de ces quartiers nouvellement construits qui ont bouleversé le coeur de Tunis. Ennasser n'est qu'un vaste chantier avec ses milliers de logements en construction. C'est l'eldorado des Mramajia, journaliers venus des régions les plus déshéritées de la Tunisie en quête d'un boulot. Pour surprendre ces clandestins, la fourgonnette tourne brusquement dans une ruelle proche d'un immense chantier. La foule s'écarte. La baga déverse policiers et chiens loups pour boucler la zone.

Facilement repérable avec son sac sur l'épaule et ses bottes de chantier, un jeune homme descend le grand boulevard d'Ennasser sans se méfier. Ce n'est qu'en butant sur deux policiers qu'il réalise le piège. "Papiers !" : le malheureux fouille frénétiquement ses poches en quête d'une pièce d'identité. La plupart des victimes de ces contrôles ne savent même plus si elles sont en règle. Les policiers regardent rapidement les papiers, à supposer qu'ils sachent lire, avant de les confisquer. Abasourdi, le jeune homme reste là, attendant docilement que les policiers appréhendent d'autres personnes.

En quelques minutes, un groupe d'hommes complètement affolés se forme. D'un côté de la rue à l'autre, ils crient de prévenir un tel ou un tel qu'ils ont été arrêtés et qu'on fasse quelque chose pour les faire relâcher. Mais leurs compagnons encore libres entendent-ils seulement leur message, trop heureux de pouvoir filer loin de la zone dangereuse ?

Les raflés seront alignés le long de la palissade, puis bourrés à coups de pied et coups de poing dans la baga. Sans ménagement, le chauffeur referme la porte et vérifie qu'elle est bien verrouillée. Direction Bouchoucha, le centre de détention. Là, la police prendra son temps pour faire le tri. Les uns seront envoyés au service militaire, d'autres seront condamnés pour vagabondage et refoulés vers leurs régions. Seuls les plus chanceux, parce qu'ils ont un parent ou un employeur bien placé, seront relâchés. Dans ce climat de contrôles permanents, qui connaît en
core ses droits ?" par Denise Williams, Taoufik Ben Brik


On a du mal à croire que ce mode d'interpellation, qui rappelle les pires moments de la seconde guerre mondiale, est aujourd'hui toujours appliqué en Tunisie. Et pourtant, c'est ce qui se passe depuis quelques jours...Est-il concevable qu'une partie de la population doive se cacher et se priver quasiment de liberté de circuler, juste pour échapper à cette opération de nettoyage? Il ne s'agit pas de remettre en question le devoir d'accomplir son "service militaire" dans un pays aussi "paisible" que la Tunisie, mais de poser le problème du recours systématique à la force et à l'arbitraire, même quand il s'agit d'appeler les gens à respecter leurs obligations citoyennes.

"Le service National est synonyme de renforcement de l’intégrité du pays, consolidation du développement du pays et de l'égalité entre les citoyens."

C'est ce qu'on peut lire sur le site de la Défense tunisienne. Celà sonne comme une devise...

Mais faut-il pour atteindre ces objectifs bafouer l'intégrité du citoyen en l'interpellant de force et par surprise dans la rue ou dans des lieux publics? Et ces rafles, dont les premières victimes sont les plus démunis et les moins pistonés, -parmi eux les chômeurs-, ne font au contraire que renforcer les inégalités entre citoyens...

Les services militaires tunisiens se trompent soit de méthode, soit de devise...

08 juillet 2008

La Coupe de Tunisie s'achève dans la violence



La finale de la Coupe de Tunisie qui a opposé l’Etoile du Sahel à l’Espérance de Tunis au stade de Rades s’est achevée (comme d’habitude ?) dans le chaos. Contestant la décision de l’arbitre allemand qui a annulé un but marqué par l’Etoile vers la fin du match, la tension est montée rapidement dans le public et les violences ont aussitôt éclaté à l’intérieur du stade (jets de bouteilles et d'objets divers sur les forces de l’ordre, terrain investi par les supporters, etc.) comme à l’extérieur : un feu a été déclenché dans la forêt de Rades, les vitres du bassin olympiques détruites, des voitures et camion de pompier et de police brûlés ou détruits, des accidents de la route se sont produits…



Les ingrédients d’une telle violence sont toujours les mêmes : une stupide rivalité historique entre deux clubs qui revendiquent d’être les meilleurs, et des supporters bien arrosés et excités, qui pensent que l’issue du match mettra en jeu la suprématie de leurs régions respectives. Cette fois, ce sont les forces de l’ordre qui ont été particulièrement visées, ainsi que des biens publics, financés par l’argent du contribuable. Des sièges du stade de Rades ont été arrachés, et 1000 m2 de la forêt sont partis en fumée.



Qu’ont-ils voulu faire au juste? Se rendre justice à leur manière ? Prouver qu’ils sont de bons émeutiers comme les Gafsiens? Ou profiter de l’occasion pour exprimer toutes leurs frustrations et leur hostilité aux forces de l’ordre et au régime ? Il y a peut-être un peu de tout cela…Mais l’envie de réussite peut-elle justifier de tels agissements ?



Vouloir en découdre avec les forces de l'ordre revient à s'opposer à la représentation physique de l'état. Mais que peut signifier la destruction d’une forêt ou d’équipements sportifs, si ce n’est un manque de civisme et de respect pour 10 millions de tunisiens ? Rien à mon avis ne pourrait justifier de tels actes…à part la stupidité !

Source

Pour aller plus loin dans la relation du football avec la Politique, lire cet article de Karim Makdisi sur le cas du Liban.


14 juin 2008

Al Qaida'INN: All inclused?


Vienne nous apprend ce soir que l'un des otages autrichiens enlevés il y a quelques mois par Al Qaida (filiale Maghreb) a pu passer un coup de fil à un proche à lui en Autriche pour dire que...tout allait bien!
La dépêche ne nous dit pas si le WIFI était aussi compris dans le pack séjour...
Cet enlèvement commence à ressembler plutôt à une histoire d'enlèvement contre rançon qu'à "une lutte contre mécréants"...

11 juin 2008

Redeyef: la suite?

Les tunisiens sont encore sonnés par les récentes émeutes qui ont eu lieu à Redeyef. Car de telles violences sont rares en Tunisie, pays « du consensus et de la stabilité sociale ». Tout le monde se demande aujourd’hui comment la situation a-t-elle dégénéré au point de causer la mort de deux jeunes manifestants, dont un tué par balle par la police anti-émeute. A ce sujet, deux thèses s’opposent aujourd’hui : la thèse officielle qui attribue ces drames au recours des manifestants à la violence et aux actes inciviques, comme la fabrication de cocktails Molotov. Et celle des habitants de la région concernée, de leurs défenseurs, et, je pense, de la majorité de la population tunisienne qui l’attribue plutôt à la lenteur des négociations avec les manifestants, et à la répression violente de la part des forces de l’ordre.

La frustration est d’autant plus vive, qu’un black-out total est toujours imposé par la presse tunisienne sur les tenants et aboutissants de la crise. Cette absence totale d’informations nourrit les inquiétudes, les questionnements, et la rumeur. Ce qui ne contribue en aucun cas à l’apaisement de la situation. Des vidéos d’une violence rare circulent déjà sur Internet. On y voit beaucoup de sang, des blessés se tordant de douleur, des agents de la police forçant les portes de maisons, des rues qui sont soit vides des habitants, soit le théâtre de combats entre manifestants et forces de l’ordre…

Les tunisiens, jamais autant avides d’information, se tournent de plus en plus vers Internet, à la recherche de quelques informations, images ou vidéo témoignant de ce qui se passe réellement dans cette région quadrillée et isolée. Les seules sources d’information disponibles aujourd’hui sont la presse internationale, les sites de militants de droits de l’homme, les sites de l’opposition tunisienne ou encore les blogs. Cependant, la censure sur le net rend difficile l’accès à ces sites.

Le ministre tunisien de la Justice et des Droits de l’homme, Bechir Tekkari, a déclaré qu’il « regrettait l’incident » pour commenter la mort du jeune manifestant Hafnaoui Maghdhaoui et a nié le fait qu’il y ait eu des actions illégales de la part de la Police. Mais comme le rappelle bien Amnesty International, les lois internationales garantissent le droit à la liberté d’expression et de manifestations :

While recognizing the right of the authorities to maintain public order, the policing of demonstrations should be conducted in accordance with international standards governing policing activities, including the UN Code of Conduct for Law Enforcement Officials. Law enforcement officials must minimize damage and injury, and do the utmost to respect and preserve human life.

La Tunisie vient de réitérer son engagement pour les droits de l’homme lors de la tenue de la session finale de Revue Périodique Universelle du Conseil des droits de l’homme. Un tel engagement devrait être mis en pratique par des investigations indépendantes sur la responsabilité de la Police anti-émeute et sur les circonstances de la mort de Hafnaoui Maghdhaoui. Il est fort probable que cela se traduise par une discréditation du pouvoir, et donc peu probable que ca soit accepté par des autorités qui n’acceptent pas la critique. Cependant, certains signes montrent que les autorités commencent à revoir leur copie, comme la promesse de dédommagements pour les commerces endommagés et les biens volés, ou la révocation du PDG de la Compagnie Nationale de Phosphate. Mais ce ne sont pour l’instant que de « petites mesures », qui ne peuvent régler tous les problèmes de la région. Considérant l’urgence de leur calendrier, les autorités devraient pourtant réaliser que le temps n’est plus au dialogue, comme elles le préconisent, mais plutôt à l’action urgente et réparatrice…

07 juin 2008

Tunisie: un mort et plusieurs blessés dans une manifestation à Redeyef

Un manifestant a été tué par balle et plusieurs blessés vendredi en Tunisie au cours d'affrontements avec la police à Redeyef, dans la région minière de Gafsa (sud-ouest) en proie à l'agitation sur fond de chômage et de cherté de la vie.

Hafnaoui Al-Maghzaoui, 25 ans, a été atteint d'une balle au poumon droit et a succombé sur le coup, lorsque la police a ouvert le feu sur les manifestants à Redeyef, a indiqué Adnane Hajji, dirigeant syndical. Dix-huit personnes ont été blessées également par balles, a ajouté M. Hajji, joint par l'AFP au téléphone à Redeyef.

Des cocktails Molotov contre les forces de l'ordre

Une source gouvernementale a confirmé le décès d'un manifestant et fait état de 8 blessés, dont cinq manifestants et trois agents parmi les forces de sécurité, qui «sont confrontées à des troubles ces derniers jours» dans la région de Redeyef. «Les forces de l'ordre ont essuyé vendredi des jets d'engins incendiaires (cocktails Molotov) et ont dû intervenir pour neutraliser certains éléments, qui les fabriquaient», a indiqué cette source dans un communiqué.

«La police est intervenue après les sommations réglementaires d'usage», a ajouté cette source, précisant que les autorités ont ouvert une enquête pour «déterminer les circonstances de l'incident et délimiter les responsabilités». Adnane Hajji a affirmé que la police a fait usage de balles «sans sommation» et indiqué que les autorités locales ont appliqué un «couvre-feu annoncé à la population par hauts parleurs vendredi».

Affrontements depuis lundi

Selon lui, la police a aussi réprimé «une marche pacifique» des habitants qui tentaient de joindre le siège de la sous-préfecture pour «circonscrire la situation» qu'il a qualifiée de «grave». Des leaders et notables locaux étaient en tête de la marche, qui a été dispersée à coup de grenades lacrymogènes, des hommes et des femmes ont été piétinés, a raconté ce syndicaliste agissant en porte-parole du «mouvement de protestation du bassin minier».

Des affrontements sporadiques opposaient depuis lundi des manifestants qui «dénoncent le chômage, le coût de la vie, la corruption et le clientélisme», a indiqué Adel Jayar, du comité d'encadrement. Selon lui, les protestataires ont jeté des pierres aux forces de l'ordre déployées en nombre et en permanence dans Redeyef et ses quartiers périphériques.

Des dizaines de manifestants avaient été appréhendés en avril à la suite de manifestations similaires danc cette ville de 30.000 habitants, principal foyer d'agitation dans le bassin minier de la région de Gafsa, riche en phosphates.

20minutes.


Des évènements d'une telle violence sont rares en Tunisie. De mémoire, les derniers évènements de ce type et qui ont fait plusieurs morts remontent aux années 1980. Les policiers ont déjà tirés sur les manifestants il y a des semaines, mais c'était avec des balles en caoutchouc. Tirer avec des balles réelles est un acte de la plus grande gravité: c'est un homicide volontaire. Quand les banlieues françaises ont brulé de milles feux en 2005, et nous gardons tous ces images de violence en tête, aucun policier n'a tiré à balles réelles sur les manifestants, malgré le risque de propagation des émeutes jusqu'à Paris. En Tunisie, la vie d'un jeune n'a manifestement pas la moindre valeur...
Ce soir, toutes nos pensées vont aux habitants de Redeyef, et surtout aux familles des défunts.


Pour télécharger la video, ici.

04 juin 2008

Gafsa: pourquoi une telle crise?


Alors que l’industrie minière tunisienne de Phosphate affiche une santé financière arrogante grâce à l’extraordinaire augmentation de ses recettes d’exportations- une augmentation des recettes elle-même due à la hausse, du simple au double, des cours mondiaux de ce minerai-, les conditions économiques et sociales des habitants de cette région, pourtant riche en cette ressource naturelle, n’a cessé de se détériorer pour déclencher une crise qui dure depuis des mois, et qui a tendance à s’étendre aux régions voisines., causant il y a deux jours une deuxième mort.

Ces soulèvements s’expliquent par le mécontentement de la population face à la pauvreté, au chômage, à la dégradation de leur environnement et à des mesures de sécurité musclées comme seules réponses du pouvoir à leurs protestations. Les habitants dénoncent aussi la corruption, et le fait que les richesses minières considérables n’aient guère amélioré la vie de la population locale.

Cette crise révèle le paradoxe d’une région riche en phosphate, contribuant à faire de la Tunisie le 5ème producteur mondial de phosphate et l’un des principaux exportateurs. Cette région demeure pourtant l’une des plus défavorisées du pays. Cette crise ne révèle-t-elle pas un problème de partage des richesses?

Car la région est bien une source de grandes richesses pour le pays, et depuis longtemps. Il y a 50 ans déjà, c'est avec les revenus des phosphates que la Tunisie réussit à se doter d'un complexe sportif, à Tunis, pour les Jeux Méditerranéens dans les années 1960. Aujourd’hui, la région demeure toujours une source considérable en argent :

Toutes les exportations de différents produits phosphatiers ont rapporté à la Tunisie la somme totale de 780,8 millions de dinars (661,69 millions de dollars) et on n'en est qu'aux quatre premiers mois de cette année.

Avec une telle manne, les habitants de cette région n’ont-ils pas le droit de demander qu’une plus grande part des richesses provenant des ressources naturelles de la région de Gafsa soit affectée aux services sociaux et à des programmes de développement économique qui bénéficient directement aux communautés locales ? N’est-il pas logique d’exiger de la part de cette industrie prospère un plan de développement durable visant à protéger l’environnement et à bénéficier aux communautés locales ? Et si cela a déjà été réalisé, où sont alors les résultats ?

Les ressources naturelles peuvent être une source d’immenses bienfaits….ou de maux épouvantables. Le cœur du problème n’est pas la ressource elle-même mais la manière dont elle est exploitée. Un régime minier ordonné, opérant dans un cadre législatif et budgétaire transparent et prévisible, peut être une source majeure de prospérité pour le gouvernement et la population. Faute de cela, la richesse minérale… agira comme un aimant attirant les cupides et les corrompus qui se rempliront les poches aux dépens de la population.

Nicky Oppenheimer, Président, De Beers. Discours au Commonwealth Business Forum, novembre 1999

Avec le problème de partage des richesses, se pose celui de la gouvernance et de transparence. Une des sources de colère des habitants de la région sont les faits de favoritisme qui ont caractérisé le dernier processus de recrutement à la Compagnie de Phosphate de Gafsa. Les habitants ont réclamé ces emplois, qui ont bénéficié à des candidats venant d’autres régions, comme un droit, estimant à juste titre que les recrutements doivent se produire sans fraude, et que ces opportunités doivent d’abord bénéficier aux populations locales. Certains voient en cette revendication un droit légitime, d’autres une forme de régionalisme. Le fait est que toutes ces questions ne se poseraient pas, si on avait une vraie politique budgétaire, qui définit avec transparence la provenance des recettes de l’Etat, ainsi que le montant et la destination de celles-ci :

La politique budgétaire est ce mécanisme important par lequel les sociétés s’emploient à préserver la cohésion interne et l’harmonie. Elle permet de gérer les conflits par des moyens politiques plutôt que par des moyens coercitifs. De nombreuses sociétés ont mis au point des mécanismes budgétaires pour mettre en œuvre leur modèle de justice sociale et pour maintenir l’harmonie interne -- transferts entre régions, programmes de dépenses régionales, politique de redistribution des revenus et d’assurance sociale. Source

Seules la transparence et une bonne gouvernance peuvent mettre fin aux accusations, aux favoritismes, au régionalisme et aux divers déséquilibres qui caractérisent la Tunisie et ses régions. Enfin, nous apprenons aujourd’hui que le président a lancé une nouvelle initiative pour la solidarité mondiale en proposant le prélèvement d'un dollar par baril de pétrole pour accroître les ressources d’un Fonds Mondial et les consacrer à la lutte contre le fléau de la faim dans le monde. Bien. Commençons alors et d’abord à l'appliquer chez nous…

Pour en savoir plus, ici.

11 mai 2008

Affrontements à Redeyef

مواجهات بين الأمن التونسي (البوب) و الشعب في حي العمال بمدينة الرديف..
redeyef le 07/05/2008


Comité de soutien aux habitants du bassin minier: le bouclage policier de la ville d’OUM LARAYES dure depuis 3 jours
La ville étouffe sous une forte pression policière qui ne fait qu’alimenter les protestations et les confrontations des habitants avec les forces de police. Des témoins présents sur place relatent que la ville est couverte par des fumées noires dégagées par la quantité impressionnante de gaz lacrymogène déversée sur la ville et par les incendies de pneus.
Le Comité national a été informé par les habitants que les gazs lacrymogènes n’ont épargné ni les quartiers résidentiels, ni les maisons, ni les écoles. Des dizaines de cas d’asphyxie, d’étouffement et de perte de connaissance ont été enregistrés. Les violences policières se sont abattues sur l’ensemble de la population sans distinction d’âge.
Ce tourbillon de violence qui dure depuis des jours a littéralement paralysé tout mouvement dans la ville d’OUM LARAYES : les élèves ont déserté écoles et collèges ; les commerces et magasins ont baissé leurs rideaux et même les services publics ont fermé. Par téléphone, l’un des habitants nous a appris qu’il ne trouve plus un endroit où se procurer du lait pour son nourrisson.

11 avril 2008

Les manifestations de Redeyef


Malgré le black-out instauré par les médias tunisiens sur les troubles qui ont eu lieu ces derniers jours dans la région de Gafsa, des vidéos et des témoignages commencent à circuler sur le net et à travers la blogosphère, rendant possible une évaluation de l’ampleur des protestations.

Aujourd’hui, nous savons que ces protestations, qui durent depuis plus de trois mois, ont été conduites essentiellement par des jeunes au chômage dont certains sont en possession de diplômes universitaires. Ils ont été épaulés par de courageux syndicalistes, que l’on croyait d’ailleurs et à tort en voie d’extinction depuis un certain temps…et par toute la population de la région. Le rôle des femmes en particulier a été déterminant, et notamment celles qu’on appelle les veuves, des femmes qui ont perdu leurs maris, anciens ouvriers dans la Compagnie de Phosphate, à la suite d’accidents du travail ou de maladie contractées à cause de leur environnement de travail. Elles ont manifesté sous les tentes et dans les rues, à côté des hommes!

Selon les témoignages des habitants, une vraie atmosphère de frayeur s’est installée dans la ville de Redeyef le 6 et le 7 Avril, suite au passage en force des forces de l’ordre. Les immigrés de Nantes originaires de la ville de Redeyef en Tunisie décrivent la situation d’après les témoignages de leurs proches :

Les forces de l’ordre, qui sont présents par milliers, n’ont pas hésité à déployer des pratiques de barbares contre des citoyens qui demandaient un droit fondamental qui est le droit du travail : des coups de feu ont été entendues, des bombes lacrymogènes ont été jetées par centaines, des chiens de police traînaient dans toutes les rues de la ville, des manifestants ont été violemment battus en plein monde et des descentes policières nocturnes et musclées ont eu lieu, violant l’immunité des domiciles, qui a poussé plusieurs jeunes à fuir et à passer la nuit dans les montagnes entourant la ville. Un climat de frayeur a été instauré dans toute la ville en procédant à des intrusions menaçantes dans tous les quartiers assurant le bouclage total de la ville et l’arrêt de toute circulation...

En Tunisie, les seules formes de contestations et de défi au pouvoir qu’on connaît viennent généralement d’élites et d’intellectuels souvent isolés, d’associations et d’organisations de lutte pour les droits souvent étrangères, ou de la presse étrangère toujours censurée. Les syndicats et les partis politiques nationaux, ainsi que la justice et la (vraie) presse, ces corps qui représentent dans tout système démocratique des contre-pouvoirs efficaces, sont complètement neutralisés et contrôlés. A tel point que le peuple est la seule force sociale capable aujourd’hui de contestation. Encore une fois, les habitants de Gafsa nous le prouvent...