C'est l'histoire d'une couturière qui, après 30 ans d'expérience dans une usine textile allemande basée en Tunisie, se fait virer sans compensations lors d'un plan social.
Après 4 mois de chômage, elle accepte bon gré mal gré de faire le ménage dans une clinique. Elle devait absolument gagner sa vie. Mais elle renonce dès son premier jour de travail. "Mes mains qui cousent ne sont pas faites pour le Javel", s'est-elle excusée auprès de son employeur. Elle avait du mal à gâcher tout le savoir-faire acquis en 30 ans...Et puis, elle aimait bien coudre.
Son patron lui propose alors de travailler dans la buanderie de la clinique, pour retoucher les blouses des médecins. Il lui achète une machine à coudre neuve, la teste pendant 6 mois avant de la recruter. Femme aimable et digne, elle a toujours refusé les billets discrètement tendus par les médecins de la clinique pour la remercier des bons services rendus. Elle leur répondait à chaque fois qu'elle ne faisait que son travail, et qu'elle était déjà payée pour le faire. Elle avait pourtant besoin de cet argent. Avec son mari chauffeur d'un taxi qui ne lui appartient pas, ils avaient du mal à élever leurs 3 enfants et à rembourser les dettes.
6 ans après, elle tombe gravement malade. Il lui faut 2 opérations et suivre une chimiothérapie. La clinique lui a alors accordé 7 mois de congé maladie tout en lui payant l'intégralité de son salaire,les médecins, aux blouses impeccables, l'ont vite prise en charge. Elle a été opérée et soignée gratuitement. Elle reprend son travail dans 20 jours, non sans joie. Elle aurait accepté tous les billets tendus en 6 ans, elle n'aurait probablement pas ramassé suffisamment d'argent pour payer les soins qu'il lui fallait.
Finalement, qu'on jeûne ou pas, n'est ce pas cela l'esprit de Ramadan?
Plus le temps passe, plus le gouvernement semble dans l’incapacité
de faire face aux
difficultés qu’il rencontre pour redresser la situation économique et sociale du pays.
Fortement critiqué pour son laisser-faire sur la question des salafistes, pour
son incompétence sur le dossier de l’emploi, ou encore pour sa mauvaise gestion
des conséquences des intempéries qui ont touché récemment le Nord-Ouest du
pays, le gouvernement refuse la critique, se replie sur lui-même, crie au complot et fait diversion. Des signes d’agitation qui ne font que traduire une situation d'échec et d'incompétence. L'absence de Jebali lors des questions aux gouvernement renforce cette impression.
S’éloignant des vrais
problèmes du pays et des vrais
enjeux de la révolution, le débat est déplacé sur d’autres sujets de nature
à déchainer les passions et à diviser l’opinion, comme la religion ou l’identité.
On veut nous faire croire qu’aujourd’hui notre « identité arabo-musulmane » est en danger et que la gauche « athée » et « occidentalisée »
en est la cause principale.
Cette gauche serait
d’ailleurs en passe de confisquer le pouvoir par la force, selon les dernières déclarations sans preuves des ministres de Jebali. Ce coup d’Etat imminent serait bien entendu appuyé
de l’étranger et fomenté avec le mouvement syndical, considéré comme perverti
par les idées de la gauche et manipulé
par les mouvements destouriens contre-révolutionnaires. Opposition et médias
affiliés (c'est à dire 90% des médias tunisiens selon le chef du gouvernement!) représenteraient le plus grand danger pour le pays, et le gouvernement, qui est « légitime » faut-il le rappeler, en serait la première victime. On accuse donc « les
ennemis du gouvernement » d’être derrière la baisse des investissements, derrière l’absence
de touristes, derrière la colère des marginalisés, etc. Une
stratégie qui permet de détourner le débat des vraies priorités, de diviser l'opinion, et qui consiste à répondre par une démagogie passionnelle à des problèmes
qui appellent à la plus grande rationalité et responsabilité !
Le débat polémique basé sur la religion et entretenu volontairement
par certains responsables d’Ennahdha montre aussi qu’une frange de ce mouvement
n’a pas renoncé à son projet originel d’islamisation de l’Etat, des
lois et de la société. La démocratie semble représenter pour eux juste un moyen légal
pour réaliser ce projet, plutôt qu’un esprit de gouvernance favorisant les
libertés, l’émancipation de l’individu, le pluralisme politique, l’alternance au pouvoir, et où nulle loi, quelque sacrée qu'elle soit, n'est supérieure à la loi de la République.
Effet direct de cette diversion : alors qu’avant les
élections, les partis affichaient un consensus large autour de l’article 1 de la première constitution, évacuant par l'occasion le débat identitaire, les élus se retrouvent aujourd’hui à discuter, et ce dès le préambule du texte fondamental, de l’inscription
de la Charia dans la nouvelle constitution. Une constitution censée s’inspirer avant tout des principes
de liberté, de dignité, de travail, de justice...
Sur l’opposition tu ne pourras compter ?
De leur part, les partis d’opposition tendent à se regrouper en coalitions pour augmenter leur poids électoral, dans une logique purement quantitative, et sans veiller au préalable à se réformer et à chercher un minimum de cohérence. Fragilisés par des démissions et des guéguerres internes, ces partis n'arrivent pas à renforcer leurs bases militantes pour mieux promouvoir
leurs idées, et convaincre les tunisiens du bien-fondé de leurs programmes
politiques. La plupart d’entre eux n’ont toujours pas renouvelé leurs dirigeants,
ni passé le stade de « partis de personnalités », basé sur le culte de la personne fondatrice du parti. Les conflits de personnes et d’égos qui les
fragilisent ne cèderont la place aux débats d’idées que lorsque ces
partis décideront enfin de faire leurs propres révolutions internes, et réfléchiront
sérieusement à de vrais projets politiques qui rassemblent plutôt que divisent,
et qui donnent du sens à notre avenir.
Plutôt que de s’adresser aux populations et se rapprocher
d’elles pour les reconquérir, on a plutôt le sentiment que l’opposition cherche
avant tout à convaincre la majorité de son existence, en reproduisant des réflexes
d’opposition pré-révolutionnaires. Par son boycott de la séance des questions au
gouvernement pour temps de parole insuffisant, l’opposition a préféré marquer
sa présence en brillant par son absence, plutôt que de participer au débat par des
contre- propositions convaincantes et efficaces qui lui feraient gagner des points dans l'opinion.
Pire encore, certains de ces partis d’opposition n’hésitent
pas à mimer la stratégie des partis au pouvoir dans l’espoir d’égaler leur
performance électorale, en ayant notamment recours au registre islamique pour
légitimer leur action aux yeux des masses. L’UPL qui appelle à inscrire la
Charia dans la constitution ou le PDP qui défend l’inscription de la référence
aux valeurs islamiques dans le préambule de la constitution, après avoir dénoncé
pendant toute la campagne électorale le projet islamiste d’Ennahdha, sont de
parfaits exemples de cet opportunisme politique qui décrédibilise l’opposition,
brouille son image et rend incrédule son message..
La publication de la photo d'un corps nu serait-elle plus heurtante, condamnable et passible de poursuites judiciaires que la tournée de prédication haineuse qu'un défenseur farouche de l'excision féminine vient de réaliser dans plusieurs villes du pays?
La morale et la vertu, qu'on pense vouloir faire respecter par la censure et par l'action en justice, vaut-elle mieux que la paix sociale, qui elle est bien mise en danger par le radicalisme religieux des prédicateurs importés?
La violence des propos tenus par le faussaire religieux est telle que le ministère de la santé a cru bon de lancer un message de prévention sur les dangers de l'excision. Pourtant, personne ne l'a empêché de tenir ses discours, au nom de la liberté d'expression...
Par contre, la gêne qu'aurait pu causer cette photo et la provocation qu'elle pourrait représenter aux yeux des plus pieux sont suffisantes pour justifier l'arrestation de journalistes et leur poursuite en justice...
Par cette politique du deux poids deux mesures, on ne cherche certainement pas à garantir notre liberté d'expression. Mais plutôt à la halal-iser, en réduisant son champ et son application, petit à petit, sous couvert de puritanisme. Hier, on s'est battu contre la censure politique. Aujourd'hui, c'est la censure morale qui nous guette et qui menace de nouveau nos libertés.
Évoquant la situation délicate que traverse le pays sur les
plans économique social et sécuritaire, le premier ministre tunisien,
interviewé par une journaliste à Davos, avoue sa difficulté à gouverner le
pays dans les conditions actuelles. Le jour même, l’appel de l’opposition pour une marche des libertés dans la capitale a drainé une foule dense de milliers de personnes, un nombre de manifestants probablement supérieur aux attentes des organisateurs, reflétant l'état de mécontentement et la crise de
confiance actuelle qui touche le gouvernement Jebali pour des raisons diverses et variées.
Avec la crise économique internationale, d'autres conditions étaient réunies pour que la situation se
corse rapidement après les élections. La forte mobilisation des populations pendant la campagne
électorale à coups de promesses irréalistes et irréalisables s'est vite retournée contre le gouvernement une fois constitué. L‘effet
inflationniste des promesses électorales a exacerbé les attentes; la déception post-électorale et la colère qui est montée partout dans le pays en sont la conséquence directe. Une colère
restée intacte un an après la révolution. Le temps mis pour négocier les
modalités et les conditions de partage du pouvoir, et pour constituer un
gouvernement qui se révèle finalement peu expérimenté et opérationnel, n’a
fait qu'augmenter l'insatisfaction. Le mois de janvier a ainsi été marqué par la recrudescence
des contestations sociales et politiques partout dans le pays. Le nombre
élevé de grèves, de manifestations, de tentatives d’immolations et de
routes coupées paralyse partiellement l’activité économique depuis le début
de l’année.
Ne sachant dans l'immédiat que répondre aux revendications, le gouvernement ne trouve pas mieux, pour gagner du temps, que de
crier au complot, et dénoncer la responsabilité d’une gauche "minoritaire" et "contre-révolutionnaire", qu’il convient aujourd’hui de désigner par la « gauche
zéro », en référence aux faibles scores électoraux qu’elle a obtenus. Autre
complot que le gouvernement ne cesse de dénoncer : le parti-pris d’une grande majorité
des médias et journaux qui, par leur critique obsessionnelle et peu objective du gouvernement, sont
accusés de rouler pour l’ancien régime et d’agir à l’encontre de la « volonté
du peuple ». Sans parler de l’UGTT, accusée de rouler pour la gauche zéro,
ou du gouvernement sortant accusé d’avoir pourri la situation avant de partir…
Certes, tout le monde ne veut pas que du bien
pour Ennahdha et ses alliés. Mais de là à crier au complot généralisé, le pas est vite franchi par un gouvernement qui se complaît dans la victimisation, en attendant de trouver de vraies solutions..
Faute de pouvoir susciter l’adhésion autour d’un vrai projet de
relance et de réforme qui soit clair et affiché, le gouvernement cherchera
pendant ce temps à exister sur la scène internationale. Non sans agacer, là encore.
Réception en grandes pompes du leader du Hamas accueilli avec
ferveur et … quelques slogans anti-juifs ; tapis rouge pour une brochette de
dictateurs venus fêter l’an I d’une révolution qui a chassé pas mal de leurs
voisins dans le monde arabe et qui les menacent encore, etc. La stratégie qui consiste
à repositionner la Tunisie sur le plan géopolitique en favorisant ses riches alliés
arabo-musulmans laisse sceptique. Comment accorder confiance sans mot dire à ces monarques autoritaires qui refusent de coopérer et de renvoyer Ben Ali, sa famille et leurs avoirs, qu'ils protègent chez eux? Là encore, la position du gouvernement n'a jamais été tout à fait claire, ni ferme.
Les liens se tendent aussi avec la société civile sur la
question des libertés et sur le débat identitaire, qu' Ennahdha et ses alliés ont cru bon de poursuivre après les élections. Le gouvernement est perçu d’un côté comme trop laxiste face aux comportements bruyants et agressifs d’une minorité
salafiste; et de l’autre côté comme trop autoritaire avec des médias et des
critiques qui, il est vrai, se montrent souvent
partiaux et parfois malhonnêtes dans leur traitement de l’information. Les positions
se radicalisent de part et d’autres, les uns dénonçant une quasi « nouvelle dictature islamiste »,
quand les autres accusent leurs opposants d’être « des mécréants » et
des contre-révolutionnaires. Cet attitude partagée de rejet de l’autre partie s’accompagne parfois
d’une intention de nuire,latente ou affichée, comme en témoignent l’affaire de la vidéo du ministre
de l’intérieur ou la violence des propos tenus par Chourou
envers les manifestants. Comme à chaque fois, la réponse du gouvernement a été soit molle, soit tardive...
Le gouvernement Jebali va-t-il persévérer dans sa politique de
l’accommodement, en agissant au gré de la pression de la rue, au
risque d’être perçu comme refusant d'assumer des décisions difficiles,
comme celle de se désolidariser nettement de la tendance salafiste?
Et quel
meilleur moyen pour asseoir sa légitimité et faire taire les critiques que de
prouver par les actes, plutôt que par les discours partisans et populistes, que ce gouvernement mérite la confiance de tous les tunisiens, et pas uniquement celle de ses
partisans?
Enfin, quelle sera la position du gouvernement face au rassemblement récent et au retour en force des néo-destouriens, un an après la dissolution du RCD? Va-t-on de nouveau crier au complot contre-révolutionnaire ou va-t-on plutôt travailler à créer une vraie alternative à ce qui reste d'un courant politique qui a déjà servi deux dictatures?
La balle est maintenant dans le camp de Jebali et de son gouvernement de la Troîka. A eux de se rattraper et de nous convaincre qu'ils sont meilleurs que l'opposition de gauche et que les destouriens, comme ils le prétendent. Pour y arriver, ils gagneront certainement à unir les tunisiens, toutes tendances confondues, autour d'un vrai projet qui rassemble, plutôt qu'à les diviser.
Fini le temps des revendications de liberté, de dignité et
de justice qui ont marqué la période post 14 Janvier. L’assemblée constituante fraîchement élue et la configuration de la nouvelle scène politique qui en résulte donne un visage neuf à la révolution
tunisienne. Les islamistes, les socialistes nationalistes et les populistes des
listes "indépendantes" Al Aridha, qui ont raflé les voix des couches populaires
de l’intérieur du pays, sont aujourd’hui les mieux représentés au sein de l’assemblée.
Le temps des revendications d’ordre culturel et identitaires commence à prendre
ses marques.
Tout en s’éloignant des causes profondes qui ont donné
naissance à la révolution tunisienne, le débat public s’est focalisé depuis le
début de la campagne électorale sur
la question de savoir si le parti islamiste, qui représente la première force
politique du pays, est capable de renoncer à ses fondamentaux
ultra-conservateurs ; de ne pas
céder à la tentation de domination que peut procurer l’exercice du pouvoir à
tout apprenti- dirigeant dans un environnement peu habitué au pluralisme
politique ; et à la tentation de remise en cause des acquis du Bouguibisme
du point de vue de l’émancipation de la femme et du code du statut personnel.
L’entrée en force dans la scène politique des islamistes et des représentants des classes populaires a provoqué d’abord la stupeur, ensuite la méfiance et le scepticisme d’une partie de la
bourgeoisie et des couches moyennes urbaines et occidentalisées. Ni les
discours séducteurs des responsables d’Ennahdha, ni leur propension à négocier la transition ne rassurent encore. La greffe n'a pas encore complètement pris. Toute l’attention des
observateurs est portée à ce parti, à ses premiers pas dans l’exercice du
pouvoir et à la moindre de ses déclarations. Au point où les blessés de la
révolution doivent faire une grève de la faim et en appeler au soutien d’associations,
nawaat
et le collectif Nsitni principalement, pour faire entendre leurs revendications
et être pris en charge par l’Etat, ce qui aurait dû être une priorité pourtant!
Sans nier l’importance de la question de la sécularisation
de l’Etat et celle des libertés individuelles, il y en a d’autres qu’il ne faudrait pas négliger et sous-estimer. Les derniers
chiffres du chômage viennent rappeler l’urgence d’une réforme sociale, économique
et éducative. Le résultat même des
élections est révélateur de telles urgences. Comment comprendre toutes les voix accordées au populiste Hechmi Hamdi? A-t-on pris le temps de bien comprendre la teneur du message envoyé par les classes marginalisées et exclues de la
société qui ont été séduites par ses promesses fantaisistes pour de meilleures conditions de vie ? Au-delà de la question de
la manipulation des esprits, n’est-ce pas aussi un appel à l’aide de leur part, à plus de considération? Quel devrait être le nouveau rôle de l’Etat auprès de ces populations ?
En attendant les propositions du futur gouvernement à cette dernière question, une lecture rapide des résultats des élections laisse croire
que beaucoup de tunisiens ont donné leur voix à Ennahdha pour une société plus ordonnée, plus éthique et moins corrompue ; d’autres ont voté socialiste pour préserver les
droits déjà acquis et en acquérir de nouveaux; d’autres encore ont choisi
les listes d’Al Aridha dans l’espoir de sortir de leur état de marginalité
sociale. Mais quelles que soient les raisons apparentes de ces choix
différents, les tunisiens ont dans leur majorité voté pour un objectif de fond partagé
par tous : l’amélioration de leur vie au quotidien et la garantie de tous les
droits : qu’ils soient civils, politiques, économiques et sociaux.
La question de l’islamisme occupe encore trop d’espace et
continue de faire l’objet de polémiques qui risquent d’hypothéquer les réformes
politiques, économiques et sociales les plus urgentes. Ennahdha, fort de ses 41%
des sièges de l'assemblée mais sans pour autant bénéficier d’une majorité absolue, sera obligé de
négocier ses réformes et de les réussir pour conserver sa majorité. Ennahdha n’est
pas en position hégémonique, il n’est pas tout à fait libre de ses actes et
dans ses orientations, et il ne veut surtout pas gouverner seul. Il ne faudrait
ni diaboliser
ce parti, ni s’aligner aveuglement sur ses positions en lui accordant une
confiance totale. Ce parti a encore ses preuves à faire, et ceci est valable pour
toutes les autres formations politiques.
La révolution ne sera pas achevée tant que les demandes
révolutionnaires ne seront pas satisfaites. Mais nous venons de franchir un
grand pas : nous avons pour une fois élu démocratiquement nos nouveaux gouvernants. A
nous de rappeler régulièrement ces élus à leurs obligations pour qu’ils ne
dévient pas de leur mission première : répondre aux attentes de la
majorité plutôt que de servir les seuls intérêts des minorités qu’ils
représentent.
Nos dirigeants seront ce que nous voudrons qu'ils soient.
La tournure qu'a pris l'affaire Nesma TV suite à la diffusion en dialecte tunisien du film franco-iranien "Persepolis" est révélatrice des maux de la Tunisie d'aujourd'hui, une Tunisie qui se cherche, toute convelescente qu'elle est du temps de la dictature.
Beaucoup de tension, de colère, de violence...et parfois de haine se sont cristrallisés, de part et d'autres, autour du tabou religieux de la représentation d'Allah, mais aussi du nouveau phénomène du port du voil intégral. Ces réactions exacerbées, de part et d'autre, révèlent le visage d'une société male dans sa peau et qui peine encore à s'accepter comme elle est : c'est à dire plurielle. Une société qui a aussi peur pour ses acquis identitaires, dont la définition varie selon les bords : conservatrice et arabo-musulmane pour les uns, progressiste et sécularisée pour d'autres.
Cet affront de la chaine privée Nesma- et son parti pri pour une certaine conception de la société tunisienne - provoque des démonstrations de force, mais qui sont restées pacifiques jusqu'à preuve du contraire, d'une poignée de salafistes accompagnés de sympathisans conservateurs. Dans le même temps, on assiste à une levée de boucliers de la part des progressistes, avec parfois des messages un brin alarmistes quant au danger de la talibanisation imminente de la société. La réaction pitoyable du directeur de la chaîne en est un parfait exemple...Remarquez que des deux côtés, on a recours aux mêmes procédés : la dramatisation des faits et la persuasion par la peur du camp adverse...
Ces réactions prouvent que le chemin à parcourir est encore long, avant qu'une Tunisie plurielle ne trouve son équilibre.
C'est que naître, grandir et vivre dans une société cadrée, contrôlée, surveillée dans ses moindres gestes et expressions, et élevée dans la peur de la différence et la detestation des extrêmismes, laisse des traces chez tous et n'aide pas à la tolérance. Avant la révolution, les tunisiens étaient de deux genres : les "khobzistes", ces opportunistes tout lisses qui renonçaient à leurs convictions pour plaire à l'Etat, et les passifs, ces êtres creux qui préféraient ne croire en rien et suivre la mouvance. Aujourd'hui, on voit encore beaucoup de "khobzistes" et de passifs, mais on voit également des communistes, des salafistes, des laïcistes, des humanistes, des athés, des conservateurs etc. et la liste est longue.
Les tunsiens, de tous bords, semblent à peine découvrir le vrai visage de leur pays, sans le fard et loin des clichés mauves de la propagande de Ben Ali qui prétendaient que les tunisiens formaient un bloc monolitique et homogène composé de citoyens tolérants, modérés, ouverts sur l'occident, attachés à leur tradition et laïques...Les tunsiens, pour une bonne part, découvrent aujourd'hui leur société sous ses différentes facettes : du religieux radical, au laïque radical, en passant par une large frange composée de conservateurs et de modérés.
Les médias étangers, mais également pas mal de nos médias, semblent aussi être dans le même état de torpeur face à l'enchaînement rapide des évènements, et ne s'intéressent, par fénéantisme, qu'aux plus bruyants. Au lieu de chercher à comprendre les motivations profondes des uns et des autres, et leur réel impact dans la société, on nous ressort une bonne vielle recette benalienne éprouvée : la montée dangereuse de la fièvre salafiste qui menace tout le pays...et qui pourrait rapidement justifier tous les abus et les dépassements.
Les choses sont pourant un peu plus compliquées que cela, et la Tunisie n'est ni laïque et progressiste dans sa majorité, ni subitement envahie par les salafistes et par le voil intégral. C'est le fait de minorités, qui sont beaucoup plus visibles aujourd'hui, et determinées à s'exprimer et à réclamer l'espace qui leur a été confisqué. Quoi de plus normal dans ce cas que de voir des barbus et des conservateurs resurgir, à chaque fois que l'occasion s'y prête, en gardiens du livre et de ses règles sacrées? Ils sont dans leur rôle, comme leurs contradicteurs sont dans le leur quand ils défendent leurs propres convictions.
Mais quand, d'un côté, les uns dénoncent la pseudo influence sioniste et franc-maçonne qui agit sur les esprits des tunsiens pour justifier leur projet de société conservateur (pour ne pas dire rétrogade pour certains d'entre eux...) et appeler à la censure; et quand, de l'autre côté, on crie au ras de marée islamiste...on frise rapidement la caricature et on se trompe de combat. Car le seul et vrai enjeu du moment est de faire de nos premières élections libres un succès! Nos élus autront ensuite le temps de débattre de ces sujets, entre autres.
Le danger de radicalisation de la société existe réellement en Tunisie, surtout en cette phase de transition, et comme c'est le cas un peu partout dans le monde. Les plus vielles démocraties occidentales font face aujourd'hui aux mêmes phénomènes de société, comme la radicalisation religieuse. Mais il ne tient qu'à nous de nous prévenir des mouvances violentes et radicales, en adoptant et en imposant un système démocratique et des institutions fortes, seuls romparts contre tous les extrêmismes. Agissons alors avant qu'il ne soit trop tard, au lieu de s'inquiéter!
Seul un vote massif, gage d'une assemblée fidèle à notre société, révèlera enfin notre vrai visage. Il faudra ensuite l'accepter comme il s'est dessiné... Les plus sceptiques diront que les votes traduiront une manipulation des masses. C'est possible. Mais si la participation au vote est forte, le poids des voix manipulées ne peut être que relatif. Cette affaire a eu le mérite de pousser les partis en compétition dans leurs retranchements et à les obliger à clarifier leurs positions respectives sur ces sujets brûlants, profitons-en alors pour affiner nos choix, pour voter en son âme et conscience et inciter ses proches à faire de même.
On assiste en Tunisie à une montée du militantisme islamiste, une situation que le pays n'avait pas connu depuis début des années 90 . Avec deux tendances qui émergent : une frange radicale et surtout présente sur le terrain et une autre qui se veut modérée et qui est plutôt visible dans les médias.
La semaine a été marquée par une série d'évènements marquants : sans parler de l'activisme de certains groupes dans les mosquées et dans les universités à travers le pays, une manifestation a eu lieu devant une synagogue de Tunis en présence de sympathisants de Hizb Ettahrir, un parti qui appelle à transformer la Tunisie en califat islamique; 3 "maisons closes" fermées à Sousse, Kairouan et Beja et celle de Tunis ciblée par "des groupes d'islamistes"; des bars et des restaurants servant de l'alcool ont aussi été empêchés d'activité. Certains pensent que des caciques de l'ancien régime peuvent se cacher derrière ces tentatives de déstabilisation.Tous ces évènements inquiètent en tous cas une partie de la société tunisienne qui appelle à manifester aujourd'hui à Tunis contre l'extrémisme religieux et pour la sauvegarde des libertés.
Nous assistons en parallèle à une campagne de communication vigoureuse de la part du chef d'Ennahdha Rached Ghanouchi, qui ne manque pas une occasion pour promouvoir un islam de juste milieu et offrir à qui veut bien l'entendre des gages de bonne conduite. Son discours, bien que souvent ambigu, se veut volontairement plus consensuel que celui de Hizb Ettahrir : Ghannouchi plaide pour "l'enracinement des principes démocratiques dans la culture islamique", à la manière Turque ou marocaine. Son objectif : séduire le maximum de voix conservatrices, affirmer le caractère pacifiste de son parti et garantir sa place dans le jeu politique en acceptant les règles du jeu démocratique. Pour mieux se dissocier des franges radicales, le parti d'Ennahdha vient d'ailleurs de condamner le meurtre du prêtre polonais en appelant les tunisiens à ne pas mettre "tous les islamistes dans le même rang".
Même si la tentation est forte de considérer les militants islamistes comme un bloc monolithique et homogène, on peut constater qu'il y a aujourd'hui plusieurs tendances au sein de ce groupe. Le virage centriste du discours de Ghanouchi n'est d'ailleurs pas récent, il date au moins de 2007 quand il s'est clairement positionné pour le compromis avec le régime de Ben Ali en plaidant pour un "Makhzen" à la tunisienne avec un président, Ben Ali en l'occurrence, maintenu à vie et un parlement élu démocratiquement, à condition que le parti Ennahdha y trouve sa place. C'était lors du 8 ème congrès d'Ennahdha, où il a été réélu à "seulement" 60% des voix par les adhérents de son parti, ce qui laisse penser que ce positionnement lui a valu la désaffection de la frange la plus extrémiste des cadres, adhérents et sympathisants d'Ennahdha. A l'époque, même les partis d'opposition qui appelaient à la résistance démocratique avec la participation d'Ennahdha, se sont inquiété de cette main tendue à la dictature et de cette prise de distance avec les principes de l'opposition démocratique frontale et sans compromis auxquels il adhérait jusque là! Cette tentative de normalisation est aussi un exemple parlant du "double langage" souvent attribué à Ghannouchi par ses détracteurs.
Le parti Ennahdha et son fondateur se trouveraient aujourd'hui en concurrence avec d'autres groupes plus proches du salafisme (les évènements de Soliman nous ont récemment rappelé leur existence), une situation qui peut à la fois les servir et leur nuire. En condamnant les manifestations violentes de cette semaine, Ghannouchi donne à son parti un vernis pacifiste et modéré qui est de nature à rassurer l'opinion et à lui bénéficier sur le plan politique. Mais tant que Ghanouchi et son parti ne définissent pas clairement la place qu'ils souhaitent attribuer à la religion dans le système politique qu'ils pronnent, tant qu'ils n'ont pas renouvelé leur pensée politique et qu'ils refusent toujours d'être transparents sur les frontières réelles de leur pensée, ils ne pourront pas lever les doutes légitimes et qui subsistent toujours sur leurs intentions et sur le caractère pacifiste et démocratique de leur parti.
Entre une véritable montée de l'islamisme et une probable manipulation de la part des nostalgiques de l'ancien régime qui veulent brandir le danger de l'intégrisme pour saper la transition démocratique, la situation reste encore confuse en Tunisie et il est trop tôt pour se prononcer. Il est normal que dans un contexte de liberté retrouvée, le militantisme islamique soit plus visible et se fasse entendre dans toutes ses tendances. C'est le jeu de la démocratie. Ce qui n'est pas acceptable, c'est que des minorités veuillent à tout prix imposer leur vision et leur conception de la vie en commun à une majorité silencieuse et plutôt inquiète pour ses acquis. Et encore moins par le recours à la violence et à l'atteinte aux libertés.
Mise à jour au 21.02 : "Dans un communiqué, le ministère de l'Intérieur annonce que «la brigade criminelle a découvert celui qui a commis le meurtre du prêtre polonais», ajoutant qu'il s'agit de Chokri Ben Mustapha Bel-Sadek El-Mestiri, de nationalité tunisienne, né le 16 juin 1967, un menuisier» qui travaillait dans la même école que le pasteur assassiné."
L'identification de la société tunisienne aux valeurs arabo-musulmanes s'est accrue ces dernières années. La situation de vide idéologique et l'absence d'alternatives démocratiques a fait que les tunisiens, en recherche de repères d'identification, se sont sentis de plus en plus impreignés de religiosité. L'Etat voit en cette montée en puissance de la religion un levier politique à saisir, et aussi un vide à combler. Un vide qu'il a crée en éliminant toute expression politique de la religion en Tunisie qui n'émane pas du régime lui-même.
L'Etat décide alors d'occuper le terrain et de "démocratiser" la religion...tout en l'encadrant strictement : on tolère le voile, mais on harcèle et arrête les voilées. On libère un chef de l'opposition islamique, et on le renvoie en prison quelques jours après...On remplit les mosquées, mais on choisit les imams...On libère les derniers Nahdhaouis de prison, mais on y envoie de nouveaux barbus...Aujourd'hui, la religion a investi tous les domaines : la culture par la radio, les affaires par la finance, et la rue par le voile. Tout celà avec un succès populaire avéré : la radio religieuse est aujourd'hui la plus écoutée dans la pays, on consomme Hallal, on s'habille Hallal, on réfléchit Hallal et on agit Hallal. En multipliant les référants religieux dans son discours et dans sa politique, l'Etat cherche à neutraliser toute contestation populaire et/ou politique qui pourrait provenir des mouvances religieuses. Sa stratégie : prendre les devants pour éviter de perdre le contrôle. Sa méthode : entretenir son image de régime arabo-musulman "authentique".
L'invitation officielle en Tunisie d'Al Quaradawi est la dernière opération de communication en matière de religion populaire administrée. Comme toujours, tout a été bien encadré : silence médiatique sur une visite furtive d'un "consultant" salafiste star des écrans arabes et auteur de 80 ouvrages, censurés en Tunisie...Cela a permi à un régime en manque de crédibilité de gagner en bonnes opinions chez un peuple reconnaissant de la reconnaissance que la Oumma, représentée par Dr Q, lui accorde...Et de récupérer pour son compte la popularité du religieux qui n'est plus à confirmer dans le monde arabo-musulman.
Aussi, dans un contexte où il est de plus en plus difficile de convaincre ses alliés occidentaux du bien-fondé des réformes pseudo-démocratiques qui auraient été engagées depuis plus de 20 ans, l'Etat fait-t-il un clin d'oeil aux alliés arabo-musulmans qui sont plus à même de le soutenir pour les proches échéances électorales?
Prenez un homme, faites tout pour le dévaloriser, mettre en exergue ces pires défauts et le diaboliser, ne le présentez que de ce point de vue péjoratif et répulsif, et vous serez certainement accusé de le détester. Cette hostilité, ce sentiment négatif, peuvent revêtir plusieurs formes selon l'entité détestée: ils peuvent exprimer une Xénophobie, une homophobie, du racisme, du sexisme, de l'antisémitisme, ou encore du nazisme...
Prenez ce que dit Wafa Sultan dans cette Nième vidéo où elle fustige la Charia, (et l'islam et les musulmans par extension), et essayez de définir sa position. Est-ce de la haine envers l'islam? Est-ce de la Xénophobie envers les musulmans vivant en Occident? Est-ce de la discrimination, ou de la diffamation? C'est à mon avis un peu de tout cela...
Elle maîtrise son verbe, parle d'une voix sûre et qui porte, ce qui augmente son pouvoir de séduction. Mais sa vision "binaire", basée uniquement sur l'opposition (Le bien contre le mal, les musulmans contre le monde judéo-chrétien, un Occident libre contre un monde arabo-musulman oppressé, etc...) me rappelle étrangement le discours des extrémistes islamistes les plus farouches. Pourtant, Mme sultan, qui est sensée représenter le Bien dans toute cette histoire, est aussi violente et virulente dans ses propos que les pires Cheikh égyptiens...En l'écoutant déballer son scénario catastrophe où la Charia serait sur le point de supplanter la Loi Occidentale, j'ai eu l'impression que j'étais face à très mauvais scénario de film d'horreur...Mme Sultan s’est-elle seulement renseigner, avant de devenir LA « Wanabe a Muslim Reformer » américaine, sur les autres fanatismes religieux ? Sait-elle seulement que toute religion possède ses côtés obscurs et violents, aussi bien l’Islam que le Christianisme ou le Judaïsme ?
Pour mes lecteurs de Tunisie, Ammar oblige, j’ai retranscris une partie de son discours. Savourez :
« (…) Sait-on à l’Ouest ce que c’est que de vivre sous la Charia ? Je ne crois pas. J’ai passé les 30 dernières années de ma vie sous la Charia, en Syrie, mon pays d’origine, même si la dictature syrienne peut sembler laïque aux occidentaux. La Charia est le système juridique de beaucoup pays du monde, comme l’Arabie Saoudite, l’Afghanistan, l’Iran, le Pakistan. (…) Si vous regardez les pays basés sur la Charia, vous y verrez régner la répression et la détresse. De ce fait, s’ils le pouvaient, la majorité des hommes et des femmes de ces pays émigreraient en Occident. (…)
Parfois, j’ai l’impression que la Charia me poursuit aux Etats-Unis. C’est pourquoi il est de mon devoir de dénoncer les tentatives sournoises de certaines organisations qui visent à instaurer la charia ici. Rien ne menace mon bien-être psychologique davantage que la peur de voir la charia instaurée ici. Je ne veux pas revivre l’enfer que j’ai fui il y a 20 ans. Mon premier devoir est de défendre la liberté de ce pays merveilleux et d’empêcher ces forces destructrices d’agir. (…)
Si vous vivez dans des pays occidentaux, la charia s’installe peut-être chez vous. Dans des villes en Europe et au Canada, certains vivent davantage selon la Charia que selon les lois laïques de ces pays. (…) C’est difficile à croire, mais dans des zones de Londres, de Paris, d’Amsterdam ou de Malmö, les autorités ont largement perdu le pouvoir au profit d’une Charia imposée par des musulmans radicaux. (…) Vous êtes peut-être inquiets comme moi, alors que pouvons-nous faire ? (…) Vous pouvez demander à vos dirigeants de légiférer pour interdire la Charia dans votre pays. Vous pouvez parler aux journalistes, aux radios, aux télévisions, pour exiger d’eux qu’ils parlent des inquiétudes liées à la Charia en Occident. (…) Pour les femmes et les non musulmans, la Charia est une forme d’esclavage. »
Après Zeitouna FM, radio préférée des taxis, les tunisiens auront bientôt droit à une télé islamique, qui sera lancée par le même promoteur. La ligne éditoriale de cette télé sera la même que celle de la radio, à savoir la diffusion de "la culture islamique"...
Ainsi, il semblerait que la promotion de la religion soit devenue le nouveau créneau de rassemblement, ou plutôt de canalisation des foules en soif de foi. Cette télé, qui se veut "privée", sera lancée par un proche du pouvoir central, qui sera prochainement nommé représentant des jeunes à la direction du parti au pouvoir.
On est manifestement face à un encadrement de la sphère religieuse de la part du pouvoir , ce qui n'est pas un fait nouveau. Après la neutralisation de l'Islam contestataire, considéré pour longtemps comme un "Islam contre l'Etat", nous assistons depuis un an à la réhabilitation de la part du régime en place de la religion dans la scène politique officielle, peut-être pour monopoliser le champ religieux et mieux le contrôler, et aussi pour chercher une alternative à l'islam politique comme force d'opposition politique crédible. L'utilisation de créneaux de diffusion aussi populaires que la radio et la télévision confirme la voix choisie: celle de l'islam populaire et administré par le pouvoir en place.
Face à l'islamisation croissante de la société tunisienne ces dernières années, et le risque de voir cette popularité de l'islam récupérée par des forces d'opposition politique; et face au vide idéologique laissé par un parti qui est depuis trop longtemps au pouvoir, la riposte du pouvoir en place se dessine de plus en plus clairement: occuper l'espace vide. Ainsi, le parti vient de créer sa "filiale" à tendance islamique, pour mieux occuper le "marché"...
Au delà de la symbôlique politique de tels changements, on peut regretter que dans un espace audiovisuel, informationnel et culturel aussi pauvre que celui de la Tunisie, la religion prenne autant de place. Car au moment où le besoin de chaînes d'informations et de débats dignes de ce nom est le plus pressant, le tunisien se trouve contraint de choisir entre Mosaique FM ou Zeitouna FM, ou encore entre Hannibal TV ou, prochainement, Zeitouna TV...
Dans un excellent reportage qui dresse un portrait nuancé de la vie des femmes tunisiennes en 1967, entre tradition et émancipation, le président Bourguiba donne un témoignage où il explique les raisons de son engagement pour cette cause:
"On est très sensible par le spectacle de l'injustice, de l'inégalité et des humiliations. C'est d'ailleurs ce qui m'a poussé dans ma carrière de combattant pour la liberté de mon pays.
Mais je me suis aperçu que, au-dessous, pour ainsi dire, dans une espèce d'étage inférieur de la société tunisienne; au côté des hommes qui étaient victimes du régime colonial, il y avait des femmes qui étaient victimes, au second degré, d'une situation épouvantable qui provient de vielles habitudes, de traditions, ayant un caractère sacré, un aspect religieux, qui a fait que les femmes elles-mêmes se résignaient, étaient résignées à leur sort.
Comment se fait-il que j'ai pu voir de si près cette situation? C'est parce que, étant le plus jeune de la famille, le plus jeune de mes frères, j'étais un peu complexé, je n'étais pas souvent avec les hommes parce que j'étais jeune. Alors, les jeunes, les gosses...bah les gosses sont à la maison, ils sont surtout avec les femmes, dans la cuisine, ils servent, ils rendent service.
Ce contact prolongé avec les femmes, ma mère, ma grand-mère, mes sœurs, les femmes...m'a montré à quel point elles étaient dans une position pénible. Je vous assure que ça m'a beaucoup touché.
Mais seulement, ayant grandi, je me suis rendu compte de la gravité de ce problème. (...) Il s'agit de s'attaquer à des mentalités, à des habitudes. Ce n'est pas une question de pauvreté, c'est une question de traditions, de mœurs, d'habitudes...Et les habitudes, c'est dur à enlever..."
Aujourd'hui, ces derniers mots sonnent comme une prédiction...
40 ans après que la femme tunisienne n'ait ôté son Sefsari (Voile tunisien traditionnel), nous la voyons qui se remet au voile. Seulement, si la tunisienne des années 60 s'est séparée de son voile, parfois même sans l'approbation de son mari, de son père ou de son frère, c'était pour affirmer son émancipation du statut d'être inférieur, qui était là juste pour servir son mari et son foyer, à celui de femme qui s'éduque, qui travaille et qui subvient aux besoins du foyer, au même titre que l'homme.
Aujourd'hui, la femme tunisienne, souvent avec l'approbation- ou la pression de son mari, de son père, de son frère, remet son voile pour rechercher une identité, par sentiment d'appartenance, ou pour éprouver sa foi. Elle est aussi de plus en plus éduquée et active. Le président Bourguiba ne croyait alors pas si bien dire quand il affirmait que les habitudes seraient dures à enlever...
Si Bourguiba avait réussi à l'époque à convaincre les tunisiennes de se dévoiler, c'était en arrivant à se substituer au Chef de famille dans chaque foyer tunisien, et en imposant sa vision avec le protectionnisme et le paternalisme qui le caractérisaient.
21 ans après la mort politique de Bourguiba, ses idées et sa vision semblent lointaines et oubliées. Elles n'ont pu résister au temps, à la conjoncture internationale, au regain de religiosité généralisé dans le monde arabo-musulman, ni à la crise identitaire que vit chaque tunisien...
Ce retour aux traditions doit-t-il être considéré comme le résultat d'un recentrage de la mentalité et des convictions de la société tunisienne, qui auraient été bousculées un peu trop vite par le volontarisme Bourguibien? Ou doit-il au contraire être considéré comme un retour en arrière et un recul sur des acquis bien précieux? Ce qui est certain aujourd'hui, c'est que certaines mentalités sont plus longues à changer...que les articles de loi!
La femme: une sucette bien sucrée, bien collante et très attirante. L'homme: une mouche (à M....?) qui chasse la moindre nourriture...
Pour rebondir sur le sujet évoqué tout à l'heure par Massir , voilà une parfaite illustration de ce qui cloche dans la pensée la plus répandue en ce qui concerne le port du voile: la femme est assimilée à un appât, que le méchant poisson homme ne manquera d'attraper...Une conception qui réduit l'homme à son instinct bestial le plus primaire, et renferme la femme dans un rôle de chaire fraîche prête à consommer!
Pourtant, l'argument convaincra certainement beaucoup de femmes qui penseront qu'en portant leur voile, elle se feront moins draguer ou harceler dans la rue par les hommes, ce qui est loin d'être vrai. Car en observant le comportement de certains hommes, on peut se rendre compte que le voile, au lieu de calmer leurs ardeurs, stimulera au contraire davantage leur imagination.
Le voile peut bien entendu être porté par pure conviction, et c'est on ne peut plus respectable comme démarche. Seulement, quand je vois ce genre de propagande, je me dis que le voile est aussi l'expression d'une frustration sexuelle endémique dans le monde arabo-musulman. Une frustration exacerbée par la lourdeur des tabous sur les questions sexuelles, et due à l'absence de toute éducation en la matière.
Ce psychanalyste a tenté une introspection du Moi du peuple arabe, et ses conclusions sont plus qu’intéressantes. L’auteur commence par expliquer pourquoi le Moyen-Orient, une région berceau de la civilisation, n’est plus que sang et larmes, régimes dictatoriaux et intégrisme religieux ? Et la réponse de l’auteur va à l’encontre des hypothèses les plus acceptées aujourd’hui, comme l’explique F.Xavier :
Entendons-nous bien, s’il faut chercher une cause, une explication, il faut la chercher dans l’appareil étatique et non dans le religieux. Oui, la religion est conservatrice par nature, mais ce qui caractérise ce conservatisme est la détermination de la communauté à survivre, tandis que le conservatisme de l’État vise à conserver le pouvoir et à réserver les privilèges à ceux qui le servent.
Dès lors, affirmer péremptoirement que la suprématie de l’Occident sur l’Orient tient à la différence entre le christianisme et l’islam, entre un christianisme ouvert à l’argumentation et un islam fermé tel un monolithe est un non-sens !
N’oublions pas que l’islam s’ouvrit à certaines périodes à une très sérieuse et fructueuse discussion entre "ceux à qui appartient le jugement", ashab alra’y, c’est-à-dire les traditionalistes, et "les amis du nouveau", les modernes, ashab alhadith.
Ensuite, lorsque les empereurs chrétiens s’installèrent en Orient, à Byzance, et agirent à l’instar des rois perses, imitant le luxe et la splendeur de leurs cours, la chrétienté commença à décliner. A l’exception des icônes, ils ne laissèrent aucune trace comparable à ce que laissèrent l’islam ou la chrétienté occidentale.
Il serait donc plus juste de dire que l’islam fut victime des nations qu’il envahit, victimes elles-mêmes de régimes politiques et d’appareils administratifs dont le seul propos était d’assurer la domination de l’État sur tous les aspects de la vie. La conséquence en fut que le monde arabe devint une nation prête à applaudir n’importe quel personnage débordé par sa folie mégalomaniaque, prétendant être le Un qui arrangerait tout ... Une nation qui attend après un sauveur ne peut rien vivre d’autre qu’une déception répétée.
Sur la Culture dans le monde arabe, l’auteur accuse l’esprit d’élitisme véhiculé par l’Arabe Classique et par les écrivains qui le pratiquent:
Si nous entendons par ce mot tout ce qui dépend d’une méthode de transmission créatrice, alors nous devons avouer que le monde arabe n’est pas vide de personnes cultivées mais est vide de culture !
En effet, il convient que les écrivains cessent de défendre la culture arabe ou de prédire son avenir mais qu’ils œuvrent à créer cet avenir ! Ils doivent participer à l’émergence d’école où enseigner le dessin, la sculpture, la poésie, la narration, le journalisme, le théâtre, etc. Il faut surtout qu’ils trouvent le courage de rompre la barrière élitiste de l’arabe classique car il lie et aliène le peuple au régime ; et fait des lecteurs un groupe de lettrés qui se lisent les uns les autres mais n’ont aucune communication avec le reste de la population. Ils doivent revenir à la langue vernaculaire car le but de l’écriture est de fournir la matière avec laquelle le peuple pourra articuler une compréhension plus efficace de sa situation.
Aujourd’hui, les Arabes vivent dans des sociétés où le pouvoir politique, malgré son caractère apparemment grotesque, ne suit pas la volonté de la majorité mais celle du monarque, lequel est supposé incarner un idéal paternel.
Dans la culture arabe, cette fascination de l’idéal prend racine dans la fascination exercée à l’aurore de la vie par la figure dite du père imaginaire ou idéal, une fascination qui peut prendre toute une vie pour se dissiper dans ses effets conscients ou inconscients ...
A cela, il convient d’ajouter que chaque langue a inscrite en elle une certaine philosophie que la parole présuppose sans l’expliciter. Par exemple, le français se tourne en premier vers l’universel, puis vers le particulier considéré comme exemple et preuve de l’universel. Parler arabe, par contre, nécessite d’entrer dans un univers bien ordonné où chaque chose est à sa place, où tant l’être individuel que l’univers en général sont protégés du changement. C’est une philosophie que la réalité peut réfuter un millier de fois sans jamais la réfuter, parce qu’elle constitue les prémisses latentes de la communication. Et qui osera se libérer des limites que la langue lui impose ?
A l’origine des origines, à la naissance de l’écriture en Mésopotamie et dans la vallée du Nil, un dogme s’est imposé donnant à l’ascendant de l’écriture une puissance telle que les peuples étaient empêchés de pénétrer ses secrets. En Extrême-Orient et au Moyen-Orient, ceux qui savaient lire et écrire n’excédait pas 3 à 5% de la population car le but de l’écriture était de maintenir les différences sociales entre ceux qui gouvernent et les autres ...
Le résultat aujourd’hui en est flagrant ; d’où l’urgence qu’il y a à convaincre les écrivains arabes d’écrire dans la langue parlée par le peuple et appeler à une démocratie qui soit l’expression réelle des sentiments du peuple. Car si les écrivains arabes ne remplissent pas leur devoir, les Arabes n’auront aucune autre existence que celle que l’Occident jugera convenable - si ce n’est pas déjà le cas ...
Sur la question du terrorisme religieux, l’Islam n’est pas fautif :
Quant à ceux qui veulent fonder leur leadership sur l’islam en appellent à un dire du Prophète, un hadith, qui nous enjoint d’obéir à ceux parmi nous qui ont la charge de la direction (ouli-l-‘amr). Mais nulle part il n’est dit que ceux qui ont cette charge sont les politiciens ou les chefs d’État, ils peuvent tout aussi bien être des enseignants ou des philosophes qui transmettent une branche de leur savoir ... N’oublions pas que le Coran concerne uniquement la relation de l’homme à Dieu, à l’exclusion de toute autre autorité. Le Coran ne dit rien sur l’autorité politique et sur les moyens de gouverner.
Mais par une incroyable supercherie, le hadith qui dit que l’islam est à la fois temporel et spirituel (dunia wa deen) a été exploité pour soumettre le Coran au gouvernement absolu. Si l’islam avait demandé le pouvoir, le Prophète aurait dit que l’islam était un Etat et une religion. Or il ne l’a pas dit.
Ce qui distingue l’islam, c’est d’être une religion qui ne s’est pas institutionnalisée ; à la différence du christianisme, elle n’est pas équipée d’une Eglise. L’Eglise islamique est en fait l’État islamique : c’est l’État qui inventa la soi-disant "plus haute autorité religieuse" et c’est la tête de l’État qui nomme l’homme qui occupe cette fonction ; c’est encore l’État qui construit les grandes mosquées et qui supervise l’éducation religieuse et c’est toujours l’État qui exerce la censure dans tous les champs de la culture et se considère comme gardien de la tradition et de la moralité (sic).
Donc, s’il y a émergence d’un terrorisme islamique, c’est du côté de l’État, et uniquement du côté de l’État, qu’il faut en chercher les raisons.
En (judicieuse) conclusion :
Ainsi, les Arabes subissent trois impostures depuis la nuit des temps : l’isolement du peuple du champ de la pensée par le confinement de l’écriture dans une langue classique ; un pouvoir d’État qui a usurpé cet attribut de Dieu d’être celui qui "a le savoir de l’interprétation finale" ; la soumission à l’imposture de ce père imaginaire.
La structure du pouvoir est inchangée dans le monde arabe depuis des siècles : un seul homme gouverne par la répression et la corruption. Ainsi, l’on peut expliquer ce maintien d’un régime théocratique depuis des siècles les siècles par la perpétuation de l’infantilisation des peuples à travers une comparaison fallacieuse et impudente entre l’Un et le père. Et cet État rusé a continué à monopoliser le prestige impressionnant de l’écriture : aucun dirigeant du Moyen-Orient n’acceptera jamais l’enseignement de l’arabe vernaculaire à l’école comme une langue tout aussi "grammaticale" que l’arabe classique
L’approche est inédite, et sa tentative de désacralisation de l’Arabe Classique est plus que gonflée ! Je trouve aussi que cet auteur a réussi à déjouer la confusion beaucoup trop fréquente entre Religion et Politique, et qu’il a su rendre à l’Islam sa place de religion (beaucoup trop instrumentalisée…). Et j'imagine que "Ammar" a bien veillé à ce que ce livre ne soit pas disponible dans les rayons tunisiens. Car en Tunisie, il y a de bien meilleures lectures...