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29 janvier 2012

Tunisie : les difficultés du gouvernement Jebali




Évoquant la situation délicate que traverse le pays sur les plans économique social et sécuritaire, le premier ministre tunisien, interviewé par une journaliste à Davos, avoue sa difficulté à gouverner le pays dans les conditions actuelles. Le jour même, l’appel de l’opposition pour une marche des libertés dans la capitale a drainé une foule dense de milliers de personnes, un nombre de manifestants probablement supérieur aux attentes des organisateurs,  reflétant l'état de mécontentement et la crise de confiance actuelle qui touche le gouvernement Jebali pour des raisons diverses et variées.  

Avec la crise économique internationale, d'autres conditions étaient réunies pour que la situation se corse rapidement après les élections. La forte mobilisation des populations pendant la campagne électorale à  coups de promesses irréalistes et irréalisables s'est vite retournée contre le gouvernement une fois constitué. L‘effet inflationniste des promesses électorales a exacerbé les attentes; la déception post-électorale et la colère qui est montée partout dans le pays en sont la conséquence directe. Une colère restée intacte un an après la révolution. Le temps mis pour négocier les modalités et les conditions de partage du pouvoir, et pour constituer un gouvernement qui se révèle finalement peu expérimenté et opérationnel, n’a fait qu'augmenter l'insatisfaction. Le mois de janvier a ainsi été marqué par la recrudescence des contestations sociales et politiques partout dans le pays. Le nombre élevé de grèves, de manifestations, de tentatives d’immolations et de routes coupées paralyse partiellement l’activité économique depuis le début de l’année. 

Ne sachant dans l'immédiat que répondre aux revendications, le gouvernement ne trouve pas mieux, pour gagner du temps, que de crier au complot, et dénoncer la responsabilité d’une gauche "minoritaire" et "contre-révolutionnaire", qu’il convient aujourd’hui de désigner par la « gauche zéro », en référence aux faibles scores électoraux qu’elle a obtenus. Autre complot que le gouvernement ne cesse de dénoncer : le parti-pris d’une grande majorité des médias et journaux qui, par leur critique obsessionnelle et peu objective du gouvernement, sont accusés de rouler pour l’ancien régime et d’agir à l’encontre de la « volonté du peuple ». Sans parler de l’UGTT, accusée de rouler pour la gauche zéro, ou du gouvernement sortant accusé d’avoir pourri la situation avant de partir…  
Certes, tout le monde ne veut pas que du bien pour Ennahdha et ses alliés. Mais de là à crier au complot généralisé, le pas est vite franchi par un gouvernement qui se complaît dans la victimisation, en attendant de trouver de vraies solutions..

Faute de pouvoir susciter l’adhésion autour d’un vrai projet de relance et de réforme qui soit clair et affiché, le gouvernement cherchera pendant ce temps à exister sur la scène internationale. Non sans agacer, là encore. Réception en grandes pompes du leader du Hamas accueilli avec ferveur et … quelques slogans anti-juifs ; tapis rouge pour une brochette de dictateurs venus fêter l’an I d’une révolution qui a chassé pas mal de leurs voisins dans le monde arabe et qui les menacent encore, etc. La stratégie qui consiste à repositionner la Tunisie sur le plan géopolitique en favorisant ses riches alliés arabo-musulmans laisse sceptique. Comment accorder confiance sans mot dire à ces monarques autoritaires qui refusent de coopérer et de renvoyer Ben Ali, sa famille et leurs avoirs, qu'ils protègent chez eux?  Là encore, la position du gouvernement n'a jamais été tout à fait claire, ni ferme.  

Les liens se tendent aussi avec la société civile sur la question des libertés et sur le débat identitaire, qu' Ennahdha et ses alliés ont cru bon de poursuivre après les élections. Le gouvernement est perçu d’un côté comme trop laxiste face aux comportements bruyants et agressifs d’une minorité salafiste; et de l’autre côté comme trop autoritaire avec des médias et des critiques qui,  il est vrai, se montrent souvent partiaux et parfois malhonnêtes dans leur traitement de l’information. Les positions se radicalisent de part et d’autres, les uns dénonçant une quasi « nouvelle dictature islamiste », quand les autres accusent leurs opposants d’être « des mécréants » et des contre-révolutionnaires. Cet attitude partagée de rejet de l’autre partie s’accompagne parfois d’une intention de nuire, latente ou affichée, comme en témoignent l’affaire de la vidéo du ministre de l’intérieur ou la violence des propos tenus par Chourou envers les manifestants. Comme à chaque fois, la réponse du gouvernement a été soit molle, soit tardive...

Le gouvernement Jebali va-t-il persévérer dans sa politique de l’accommodement, en agissant au gré de la pression de la rue, au risque d’être perçu comme refusant d'assumer des décisions difficiles, comme celle de se désolidariser nettement de la tendance salafiste? 

Et quel meilleur moyen pour asseoir sa légitimité et faire taire les critiques que de prouver par les actes, plutôt que par les discours partisans et populistes, que ce gouvernement mérite la confiance de tous les tunisiens, et pas uniquement celle de ses partisans?


Enfin, quelle sera la position du gouvernement face au rassemblement récent et au retour en force des néo-destouriens, un an après la dissolution du RCD? Va-t-on de nouveau crier au complot contre-révolutionnaire ou va-t-on plutôt travailler à créer une vraie alternative à ce qui reste d'un courant politique qui a déjà servi deux dictatures? 


La balle est maintenant dans le camp de Jebali et de son gouvernement de la Troîka. A eux de se rattraper et de nous convaincre qu'ils sont meilleurs que l'opposition de gauche et que les destouriens, comme ils le prétendent. Pour y arriver, ils gagneront certainement à unir les tunisiens, toutes tendances confondues, autour d'un vrai projet qui rassemble, plutôt qu'à les diviser. 






28 décembre 2011

Tunisie : Ennahdha affine son positionnement




Ennahdha, qui dirige le nouveau gouvernement et le domine grâce aux portefeuilles régaliens qui lui reviennent, va devoir sortir rapidement du flou, des généralités dans le discours et des déclarations d’intentions pour préciser ses orientations en matière de politique internationale, sociale et économique. 


Une diplomatie d’« affaires »

Sur la scène internationale, Ennahdha semble avoir une priorité : séduire les monarchies arabes, le Qatar, les E.A.U. et l’Arabie Saoudite, pour obtenir leur soutien économique dans une transition marquée par une crise économique et sociale sévères. Fortes de leur rente pétrolière, ces monarchies comptent bien peser de leurs richesses sur le destin du pays qui été à l’origine des soulèvements en cours à travers le monde arabe, et qui menacent de fait leurs propres régimes par effet de contagion. Soutenir le parti islamiste au pouvoir, vecteur fort d’un islam sunnite, va aussi naturellement dans le sens de leurs propres intérêts géopolitiques. Les bonnes relations économiques étant étroitement liés aux bonnes relations politiques, ils ont de leur côté tout intérêt à se montrer généreux et à faire d’Ennahdha un allié privilégié.  

Du côté tunisien, l’opération de séduction n’a pas tardé à démarrer. A peine le gouvernement Jebali formé, ses premières mesures en disent long sur ses priorités : suppression de l’obligation de Visa pour les ressortissants de ces pays, l’évocation du nom de l’Emir du Qatar comme invité à la première fête nationale de la révolution, l’annonce de la création d’une télé islamique dirigée par le nouveau ministre des affaires religieuses tunisien, réputé proche et adepte de l’orthodoxie saoudienne, etc. Ennahdha multiplie les signaux, plus ou moins habiles, envers ses nouveaux alliés, espérant avoir en retour leurs investissements et l’offre de contrats de travail à un vivier de chômeurs tunisiens qui ne cesse de s‘élargir. En nommant un ex-directeur d’Aljazira aux affaires étrangères, Ennahdha compte bien sur ce genre de passerelles pour bâtir des liens plus solides avec ses nouveaux alliés. 

Mais c’est probablement avec l’Arabie Saoudite qu’elle aura le plus de fil à retordre. Coincée entre une opinion publique nationale hostile à l’idée de céder à l’intention du Royaume Saoudien de ne pas délivrer le président déchu, et la nécessité de ménager les susceptibilités des autorités saoudiennes, Ennahdha semble chercher sa voix et multiplie les déclarations contradictoires à ce sujet. Avec le temps, les responsables du parti apprendront bien à arbitrer entre la pression sociale et les exigences, pour ne pas dire l’ingérence, de leurs donateurs.

Pour autant, Ennahdha ne souhaite pas s’éloigner des anciens alliés de la Tunisie, ni mettre tous ses œufs dans le même panier. L’Europe, et la France au premier rang, demeurent des partenaires privilégiés, qu’Ennahdha s’est empressé de rassurer pour qu’ils maintiennent leurs investissements et qu’ils avancent dans les négociations pour le statut de « partenaire avancé » avec l’U.E. Il s’agit là moins d’une rupture que d’une recomposition des partenariats économiques et d’un déplacement du centre de gravité de la politique étrangère de la Tunisie envers le Moyen-Orient, là où les fonds abondent malgré la crise économique internationale. La Turquie semble aussi être une autre cible pour Ennahdha. D’abord pour son mode de gouvernance érigé comme modèle par le parti islamiste tunisien, et probablement aussi pour son potentiel d’investissement au vu des performances économiques du pays. Quant aux Etats-Unis, dont le président s’est empressé de féliciter le nouveau gouvernement de Jebali, ils ont tout intérêt à soutenir un parti dont la vision économique libérale répond aux standards américains, et dont le poids dans la transition démocratique du pays et de la région en fait un interlocuteur de premier choix.


La question sociale : réforme des âmes plutôt que réforme politique ?  

Sur la question sociale, M. Jebali n’annonce pas, dans son discours de politique générale, de changements profonds, hormis le renforcement de l’assistance sociale pour les catégories les plus démunies et l’encouragement de quelques alternatives comme la finance islamique et l’économie solidaire. N’y voyez pas un virage à gauche d'un parti islamiste qui se dit centriste, mais plutôt un attachement à des valeurs de solidarité et d’entraide compatibles avec le référentiel spirituel du parti. Ennahdha semble avoir délégué la mission sociale du gouvernement au parti Ettakatol, le plus à gauche des membres de la Troïka gouvernementale, en lui confiant le ministère compétent, tout en prenant ses distances avec les mouvements sociaux qui agitent le pays depuis des années, bien avant l'arrivée du parti sur la scène politique, comme le mouvement du bassin minier

Pour lutter contre la pauvreté, améliorer le pouvoir d’achat et les conditions sociales, le chef du gouvernement  propose avant tout la prise en charge nationale. L’option sécuritaire n’est pas non plus écartée. Pourtant, il n’échappe désormais à personne que la crise sociale qui touche les populations du bassin minier, et d’autres comme elles, prend ses racines dans les déséquilibres du modèle de développement et de redistribution des richesses nationales, ce qui appelle à des réformes urgentes. 

M. Jebali voit l’urgence ailleurs : dans le besoin d’un « nouveau système de valeurs pour notre société » pour pallier à la « profonde et inquiétante détérioration des mœurs et la baisse flagrante des valeurs » dans la société tunisienne. La lutte contre la corruption et les malversations sont aussi pointées comme des priorités. M. Jebali place habilement le curseur de l’urgence dans le sens de la morale, un terrain qui lui est beaucoup plus favorable que la question sociale. Un sujet, aussi, qui est lié à une vision particulière du rôle fondamental des valeurs dans le développement, comme le rappelle ce point du programme électoral d’Ennahdha :

 « Revivifier le modèle de développement humain en puisant dans les valeurs authentiques de l’héritage culturel et civilisationnel de la société tunisienne et de son identité arabo musulmane. Ces valeurs qui prônent l’effort et l’excellence dans l’accomplissement du travail ; qui valorisent la créativité et l’esprit d’initiative ; qui récompensent les créateurs et favorisent l’entraide et la solidarité sociale »

Cela traduit la vision d’une société solidaire par responsabilité morale plutôt que par devoir citoyen. Une vision respectable, bien qu’idéaliste et inefficace face aux problèmes actuels de chômage, de pouvoir d’achat, d’accès aux soins, etc. pour lesquels il faudrait plutôt de l’action politique qui répond aux attentes des populations. 

24 décembre 2011

Tunisie : premiers pas trébuchants d'un nouveau gouvernement


                                                    Hamadi Jebali, chef du gouvernement

Malgré le vote de confiance de l’assemblée constituante obtenu hier soir, le gouvernement Jebali, à peine formé, est accueilli avec les critiques de l’opposition et les suspicions de la société civile.

Beaucoup pointent l’inexpérience des membres de la nouvelle équipe gouvernementale, composée essentiellement d’anciens militants et prisonniers politiques, ainsi que le mode de distribution des portefeuilles ministériels, qui repose davantage sur un système de prime à l’opposition au régime de Ben Ali que sur des critères de compétences.

Le résultat final s’en ressent fortement : nous voila avec une équipe pléthorique dont la finalité était manifestement de récompenser les sacrifices consentis par les grandes figures des partis de la Troïka plutôt que de répondre aux défis d’une transition qui se corse avec la crise économique. Nos politiques se sont montrés aussi impatients que leurs concitoyens pour récolter le fruit, pourtant encore peu mûr, de la révolution. Et les grands opposants de Ben Ali se sont rués vers les postes et les titres, négligeant au passage leurs propres formations politiques.

Les deux mois de batailles partisanes et de tractations serrées qui ont précédé la formation du gouvernement causent pas mal de dégâts dans les partis qui ont accepté de faire partie du gouvernement, le CPR et Ettakatol en premier, avec des démissions et des dissidences fortes en leur sein.  Les partis de la Troïka, désormais privés de leurs dirigeants historiques, se retrouvent extrêmement fragilisés après ces premières élections. Ils sont aujourd’hui obligés de faire leur mutation, pour se transformer de clubs politiques qui tournent autour de la personne du grand dirigeant vers de véritables formations bâties sur la base d’un projet clair, à même de rapprocher la base militante de ses instances gouvernantes plutôt que de les séparer, comme nous pouvons le constater aujourd'hui. 
   
La formation du gouvernement révèle surtout les difficultés que rencontre cette coalition hétérogène qui va des socialistes aux islamistes en passant par la gauche nationale. Son Chef, M. Jebali, a de fait été incapable de proposer des actions concrètes et un programme précis, en l’absence de vision commune aux membres qui forment la Troïka. Il s’est simplement contenté d’une déclaration de bonnes intentions en guise de feuille de route gouvernementale. Insuffisant, au regard de la situation de crise dans laquelle se trouve le pays. Ainsi, tout le temps passé, depuis le vote du 23 Octobre, à négocier la composition de l’équipe peut être considéré comme du temps perdu sur l’agenda des réformes urgentes et nécessaires pour redresser le pays. Le pays s'apprête à affronter une année 2012 difficile, sans budget arrêté...

Difficile dans ces conditions de ne pas comprendre la déception et le blues des tunisiens qui découvrent, ébahis devant cette tragi-comédie politique, une nouvelle équipe gouvernementale dont la formation est entachée de zones d'ombre. Soupçons de copinage sur certaines nominations, soupçons d’interventionnisme étranger pour d’autres, de nouveaux ministres qui mettent en avant leur appartenance partisane plutôt que leur appartenance gouvernementale, etc. les polémiques ne cessent de fragiliser le nouveau gouvernement avant même qu’il ne soit entré en action. Ce qui n’aide pas à rassurer les tunisiens, perdus dans la confusion actuelle. Une confusion aggravée par un climat social toujours tendu, et par des performances économiques dans le rouge. Une crise sociale profonde remue le pays entier, sur fond de régionalisme, de lutte des classes de fracture identitaire

Pendant ce temps, institutions, comportements et habitudes n’ont pas changé. Le nouveau gouvernement hérite d’une administration centralisée et inféodée au pouvoir, et d’un système verrouillé, aux mécanismes de clientélisme et de népotisme bien huilés, et dont les réseaux d’influence résistent toujours à l’onde de choc révolutionnaire. De quoi donner des tentations d’hégémonisme au nouveau pouvoir en place, faute de réforme institutionnelle et administrative de fond. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le comportement de nos journalistes pour comprendre que les réflexes mauves sont durs à changer

Comment le gouvernement de Jebali va-t-il redresser la barre pour gagner la confiance des populations ? Ses premières actions seront déterminantes pour y arriver. L’opposition arrivera-t-elle, avec le temps, à s’imposer comme une alternative crédible ? Rien n’est encore sûr, tant elle peine à tirer les leçons de sa défaite électorale. Ainsi, les premiers pas de la Tunisie vers la démocratie sont pour le moins chaotiques. Il est évident que la tâche ne sera pas facile, et que le risque d'un retour en arrière n'est pas complètement écarté. La vigilance citoyenne reste donc de mise. 



13 novembre 2011

Tunisie : et après les élections?




Fini le temps des revendications de liberté, de dignité et de justice qui ont marqué la période post 14 Janvier.  L’assemblée constituante  fraîchement élue et la configuration de la nouvelle scène politique qui en résulte donne un visage neuf à la révolution tunisienne. Les islamistes, les socialistes nationalistes et les populistes des listes "indépendantes" Al Aridha, qui ont raflé les voix des couches populaires de l’intérieur du pays, sont aujourd’hui les mieux représentés au sein de l’assemblée. Le temps des revendications d’ordre culturel et identitaires commence à prendre ses marques.

Tout en s’éloignant des causes profondes qui ont donné naissance à la révolution tunisienne, le débat public s’est focalisé depuis le début de la campagne électorale  sur la question de savoir si le parti islamiste, qui représente la première force politique du pays, est capable de renoncer à ses fondamentaux ultra-conservateurs ;  de ne pas céder à la tentation de domination que peut procurer l’exercice du pouvoir à tout apprenti- dirigeant dans un environnement peu habitué au pluralisme politique ; et à la tentation de remise en cause des acquis du Bouguibisme du point de vue de l’émancipation de la femme et du code du statut personnel.

L’entrée en force dans la scène politique des islamistes et des représentants des classes populaires a provoqué d’abord  la stupeur, ensuite la méfiance et le scepticisme d’une partie de la bourgeoisie et des couches moyennes urbaines et occidentalisées. Ni les discours séducteurs des responsables d’Ennahdha, ni leur propension à négocier la transition ne rassurent encore. La greffe n'a pas encore complètement pris. Toute l’attention des observateurs est portée à ce parti, à ses premiers pas dans l’exercice du pouvoir et à la moindre de ses déclarations. Au point où les blessés de la révolution doivent faire une grève de la faim et en appeler au soutien d’associations, nawaat et le collectif Nsitni principalement, pour faire entendre leurs revendications et être pris en charge par l’Etat, ce qui aurait dû être une priorité pourtant! 

Sans nier l’importance de la question de la sécularisation de l’Etat et celle des libertés individuelles, il y en a d’autres qu’il ne faudrait pas négliger et sous-estimer. Les derniers chiffres du chômage viennent rappeler l’urgence d’une réforme sociale, économique et éducative.  Le résultat même des élections est révélateur de telles urgences. Comment comprendre toutes les voix accordées au populiste  Hechmi Hamdi?  A-t-on pris le temps de bien comprendre la teneur du message envoyé par les classes marginalisées et exclues de la société qui ont été séduites par ses promesses fantaisistes pour de meilleures conditions de vie ? Au-delà de la question de la manipulation des esprits, n’est-ce pas aussi  un appel à l’aide de leur part, à plus de considération? Quel devrait être le nouveau rôle de l’Etat auprès de ces populations ? 

En attendant les propositions du futur gouvernement à cette dernière question, une lecture rapide des résultats des élections laisse croire que beaucoup de tunisiens ont donné leur voix à Ennahdha pour une société plus ordonnée, plus éthique et moins corrompue ; d’autres ont voté socialiste pour préserver les droits déjà acquis et en acquérir de nouveaux; d’autres encore ont choisi les listes d’Al Aridha dans l’espoir de sortir de leur état de marginalité sociale. Mais quelles que soient les raisons apparentes de ces choix différents, les tunisiens ont dans leur majorité voté pour un objectif de fond partagé par tous : l’amélioration de leur vie au quotidien et la garantie de tous les droits : qu’ils soient civils, politiques, économiques et sociaux.

La question de l’islamisme occupe encore trop d’espace et continue de faire l’objet de polémiques qui risquent d’hypothéquer les réformes politiques, économiques et sociales les plus urgentes. Ennahdha, fort de ses 41% des sièges de l'assemblée mais sans pour autant bénéficier d’une majorité absolue, sera obligé de négocier ses réformes et de les réussir pour conserver sa majorité. Ennahdha n’est pas en position hégémonique, il n’est pas tout à fait libre de ses actes et dans ses orientations, et il ne veut surtout pas gouverner seul. Il ne faudrait ni diaboliser ce parti, ni s’aligner aveuglement sur ses positions en lui accordant une confiance totale. Ce parti a encore ses preuves à faire, et ceci est valable pour toutes les autres formations politiques.  

La révolution ne sera pas achevée tant que les demandes révolutionnaires ne seront pas satisfaites. Mais nous venons de franchir un grand pas : nous avons pour une fois élu démocratiquement nos nouveaux gouvernants. A nous de rappeler régulièrement ces élus à leurs obligations pour qu’ils ne dévient pas de leur mission première : répondre aux attentes de la majorité plutôt que de servir les seuls intérêts des minorités qu’ils représentent. 

Nos dirigeants seront ce que nous voudrons qu'ils soient.   

Source cartes électorales : ici

29 décembre 2010

Sidibouzid


Une onde de choc secoue une bonne partie de la Tunisie depuis les premières tentatives de suicide de jeunes chômeurs survenues à Sidibouzid il y a près de deux semaines. Alors que les émeutes de la faim à redeyef se sont limitées au gouvernorat de Gafsa, on assiste aujourd’hui à un effet boule de « feu » unique en son genre dans un pays étroitement contrôlé par la police et l’armée, et où les soulèvements populaires sont rares. Par effet de contagion, le sentiment de solidarité aux gens de Sidibouzid a traversé le pays.

Il y a plusieurs raisons à cela. Pour n’en citer que quelques unes : le symbole fort d’un geste violent et choquant – le suicide comme effet direct du chômage-, le rôle fédérateur joué par les syndicats, le courage de beaucoup de tunisiens qui ont osé affronter la répression policière dans la rue, et l’effort déployé par les internautes sur les réseaux de partage pour faire circuler l’information et créer le buzz malgré la censure.

Ces manifestations, qui ne s’estompent pas malgré la répression et le blackout des médias traditionnels, sont riches en enseignements.

Nous constatons d’abord que la peur du peuple tunisien a une limite, celle de la dignité perdue. La dignité peut-elle résister au chômage de longue durée, à la pauvreté, à l’exclusion sociale et aux gouvernants corrompus ?

Nous avons aussi une nouvelle fois la preuve que les solutions sécuritaires et la violence de la réponse du pouvoir à chaque soulèvement populaire ont un effet quasi-nul sur l’évolution de la situation. Quelque soient les promesses d’investissements faites par le gouvernement, la situation en région ne s’améliorera pas sans solutions durables, réfléchies et discutées avec les populations concernées.

Le corps syndical, et surtout sa base, se réaffirme au juste moment comme une force vive de la société et de la politique tunisienne. Il fait partie des rares parties prenantes au dialogue social capable de relayer des messages et de défendre les droits. Quant aux médias obéissants, ils ont encore une fois raté l’occasion de se racheter une crédibilité…

Le black-out médiatique, la désinformation et la censure continuent à montrer leurs limites. On n’a jamais été aussi bien renseigné sur ce qui se passe. Le partage viral et instantané des photos, vidéos et témoignages des manifestants sur Facebook et twitter a été intensif depuis le début du mouvement. La frontière entre le réel et le virtuel n’a jamais été aussi étroite, rendant possible aux tunisiens en Amérique et au Canada de suivre en direct le cours des choses, grâce aux informations qui remontent « du terrain ».

Rendons hommage enfin à tous ceux qui participent, de près ou de loin, à marquer ces jours dans l’histoire de la Tunisie. Car il s’agit véritablement d’une étape franchie, celle qui fait tomber les masques et qui réunit, une nouvelle fois depuis bien longtemps, les tunisiens de toutes régions. C'est déjà cela de gagné..

20 février 2010

"Il fait si bon vivre chez nous"


L'éditorial de ce Samedi du journal LeTemps au titre bien pompeux "Il fait bon vivre chez nous" est révélateur de la double nature contradictoire du régime tunisien : un régime autoritaire qui continue à vendre un pays stable et sécurisé, et de bénéficier en retour de l'image positive du "bon élève" au sein d'une communauté internationale hypocrite et opportuniste.

En quelques lignes, l'auteur commence à parler de tourisme pour finir par un rappel des principaux arguments usés par le régime pour vanter son modèle de réussite et bénéficier de la tolérance et de la coopération de la communauté internationale :

"(...)
Finalement la croissance, l'investissement, l'afflux des étrangers ne sont pas uniquement tributaires du cadre macro-économique viable. Rien ne se fait en effet sans stabilité politique, sans paix sociale et sans sécurité. Oui, il fait bon vivre chez nous. Et pour rien au monde nous n'y renoncerons."

Équilibre macro-économique, stabilité politique, paix sociale, et sécurité...Voici un mixe de critères qui parleront plus aux bailleurs de fonds et autres institutions économiques et financières internationales qu'à un citoyen lambda. Des institutions qui sont juges et parties à la fois : elles sont garantes des aides indispensables pour la Tunisie et sont en même temps les premières à lui donner des satisfécits et lui accorder le statut de "pays en voix de développement et de démocratisation". Des institutions qui obéissent aux seules lois du marché et qui sont constamment soumises à diverses pressions politiques. Elles ont une lecture macro-économique, normative et à court terme de la situation économique, sociale et politique d'un pays. Tant qu'un petit pays dépendant de leur aide comme la Tunisie continuera à absorber autant de fonds et à les rembourser, à simuler la libéralisation économique, à assurer la croissance, à éviter l'implosion sociale et à contrôler "l'invasion islamiste", on continuera à bien le considérer. Le régime tunisien l'a très bien compris. Mais cela suffit-il à accorder à un pays le statut de "bon élève", ou d'avancer qu'il y fait bon vivre?

Quel sens donner à des chiffres de croissance économique ou à une première position dans un classement si on extrait ces données de leur contexte social et politique? Que penser d'une croissance économique qui est accompagnée d'une augmentation du chômage et des inégalités? De la stabilité politique dans un contexte de censure et de répression des libertés et en l'absence de vraie alternance? Peut-on vraiment se sentir en sécurité dans un pays où on peut être constamment surveillé et où peu de gens sont à l'abri d'une sanction arbitraire? S'il fait si bon vivre en Tunisie, pourquoi ses jeunes et ses moins jeunes rêvent toujours de la quitter?

"Il fait bon vivre chez nous"; c'est peut-être ce que pense vraiment l'auteur de ce petit éditorial. D'autres citoyens tunisiens comme Saida, Hechmi, Sonia, Fahem, Sami et Mohammed ont leur propres opinions sur la question qu'ils développent dans une série de témoignages réalisés par la RSR. Écoutez-les, ça vaut mille de ces classements sur la qualité de vie en Tunisie...

06 février 2010

L'autre Tunisie


Deux années après les manifestations sociales de Redeyef, un scénario similaire s’est répété récemment à Skhira, petite ville de quelques dix milles habitants située dans le golfe de Gabes :

"
La paisible petite ville (...) a connu un début de semaine très mouvementé. Le lundi 1er février 2010, un rassemblement de jeunes diplômés au chômage originaire de la ville s’est formé pour protester et exiger du travail. Très rapidement les forces de l’ordre ont rappliqué en nombre, munis de matraques et bombes lacrymogènes. Poussés violemment aux abords de la ville, les manifestants ont tenté de retourner à leurs domiciles par la route nationale (...) où ils auraient été rejoints par leurs familles, des élèves et d’autres habitants qui assistaient aux événements. La police a finalement réussi à disperser les manifestants dont plusieurs ont été interpelés et certains blessés"

Les manifestants réclamaient depuis longtemps leur droit au travail dans la nouvelle usine de phosphate qui s'installe dans la région. Le faible taux de recrutement de locaux et l’arrivée de travailleurs d'autres recoins du pays ont exacerbé les colères et poussé les habitants à sortir dans la rue pour porter leurs revendications.

Tout comme le bassin minier de Gafsa, Skhira est une ville qui appartient à "l'autre Tunisie", celle qui a été mise à l'écart du développement économique et du progrès social qu'a pu connaître le pays ces vingt dernières années. Et celle dont les populations, surtout les plus jeunes d'entre elles, sont sévèrement touchées par un chômage de longue durée. Un chômage qui crée de la précarité, qui marginalise et qui pousse la population soit à l’exclusion, soit à la migration.

Ce qui s’est passé à Skhira n’est pas nouveau, mais vient nous rappeler que la Tunisie est un pays qui avance à double vitesse : il y a la Tunisie relativement prospère qui concentre 80% de la production nationale sur 60% de la population (Littoral-Nord). Et celle qui se paupérise et qui représente 40% de la population avec seulement 1/5 ème de la production nationale (Sud-Ouest). Des disparités qui ne cessent de se creuser. Cela montre également que la Tunisie peine toujours à transformer de façon équitable la croissance de ses ressources et de ses revenus en progrès social et humain. A ce rythme, le droit à un travail décent et correctement rémunéré, et donc à une véritable place dans la société, vont s'affirmer avec le temps comme des revendications socio-économiques prioritaires pour un certain nombre de catégories marginalisées de la société . Il s’agit essentiellement des jeunes peu ou mal éduqués qui rencontrent des difficultés à trouver leur place dans le marché du travail; ceux qui sont au chômage prolongé et qui peinent à s’insérer malgré leurs formations, et les travailleurs pauvres ou précaires dont le pouvoir d’achat ne cesse de baisser.

Du côté des autorités, le recours à la force a été comme toujours la seule réponse apportée face à des revendications socio-économiques légitimes. De telles démonstrations de force sonnent comme un aveu d'échec des autorités à traiter efficacement le problème du chômage, particulièrement celui des jeunes, autrement que par la violence et la répression comme première réponse, ensuite par des séries de mesures ponctuelles qui ne traitent pas le mal à l'origine mais qui servent seulement à colmater les brèches. Jusqu'à la prochaine explosion de colère...

19 novembre 2009

Tunisie : tempête diplomatique



Nous assistons depuis quelques semaines à une crispation des relations entre la Tunisie et la France. Nous avions l'habitude d'une France plutôt réservée quand il s'agissait des excès du régime tunisien, et d'une Tunisie plutôt profil bas quand il s'agit de sa grande amie La France... Le ton a bien changé depuis que l'amie est devenue "traitre" et "non patriote", osant sortir de sa réserve :


"Nous sommes préoccupés par les difficultés rencontrées par des journalistes et défenseurs de droits de l'Homme en Tunisie"


Néocolonialisme et ingérence dans les affaires intérieures répond alors Tunis, qui a déjà essuyé quelques jours auparavant les communiqués "préoccupés" de toute la gauche française et de celui du Maire de Paris. Las de ces renvois de balles incessants par communiqués interposés, le gouvernement tunisien porte l'affaire au niveau régional, appelant à l'aide l'éternel guide de toutes les révolutions, même celle de la diplomatie tunisienne apparemment...Au nord de la Méditerrané, l'anti-patriotisme atteint la Belgique, cœur névralgique de l'Europe, avec laquelle la Tunisie s'apprête à négocier en 2010 son statut de partenaire "avancé"...Cette fois, la réponse de la Tunisie s'est fait attendre -une semaine environ- pour venir discrètement, mais avec un ton non moins accusateur, de l'ambassade de Tunisie en Belgique :

Nous rejetons énergiquement ces allégations sans aucun lien avec la réalité et dénonçons, par la même, une telle attitude inamicale qui relève franchement d'un néo-colonialisme primaire qui constitue une ingérence flagrante et inadmissible dans les affaires intérieures d'un pays souverain.

L'Europe semble exiger des gestes concrets d'apaisement de part du pouvoir tunisien. Mais celui-ci se montre susceptible et offensif, il répond au coup par coup, exagère les intentions de pays qui sont pourtant ses alliés et a même recours à des mesures punitives. Mais cette agitation de la partie tunisienne a ses limites. D'abord parce que le pouvoir tunisien brûle les étapes en haussant le ton très vite et en élevant l'affaire au niveau régional : va-t-on faire appel aux Nations Unies au prochain communiqué? Ensuite parce ce que la Tunisie est un partenaire de l'Europe, qui est en position de demande d'un statut avancé, et qui n'a toujours pas honoré une partie de ses engagements. Le dernier communiqué du Parti Socialiste Européen est sans appel :

The Tunisian government’s actions are unacceptable. It should treat its people and political opponents better. It must stop persecuting those who oppose the government. The regime must respect fundamental freedoms, if it aims for closer relations with the EU. Advanced status for Tunisia is out of question in the current situation.

Le désir du pouvoir tunisien de s'allier davantage à l'Europe est en complète contradiction avec sa fermeture sur les questions des libertés et des droits fondamentaux. N'est-ce pas là la limite du modèle tunisien, fondé sur un développement économique libéral et mondialisé, mais sans respect des libertés et sans progrès politique?


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06 juin 2009

Gafsa: souvenons-nous!


Le 6 Juin 2008 éclatait l'un des plus importants mouvements sociaux de l'histoire récente de la Tunisie. Il y a un an, les forces de l'ordre ont tiré sur des citoyens, faisant 2 morts et plus de 20 blessés. Leur tort: avoir manifesté durant des mois contre la corruption, le chômage, et la pollution de leur environement. La tension était telle que l'on a eu recours à l'armée pour boucler le bassin minier de Gafsa, dans le sud-est du pays.

Après un an, le bilan est lourd: plusieurs centaines de manifestants arrêtés, certains ont été condamnés à des peines de 10 ans d’emprisonnement. Des dizaines de familles vivent un calvaire continu en étant de plus en plus éloignés de leurs proches prisonniers. Aucune enquête sur les évenèments n'a abouti. Récemment, la ligue des droits de l'homme a été interdite de déposer un simple appel à la libération des prisonniers. Aucun droit à la parole n'est permis, aucune revendication n'est tolérée...

Alors, faute de pouvoir rendre justice à tous ceux qui ont souffert et qui continuent de souffrir de cette situation, il nous reste le devoir de mémoire : se souvenir de ces évènements violents qui ont marqué à jamais la population de cette région, pour que ces injustices ne tombent pas dans l'oubli...

25 mars 2009

Dubai : exode des étrangers


3000 voitures ont été abondonées à l'aéroport de Dubaï. Les expatriés, dont des anglais et des américains, s'enfuient et retournent à leurs pays respectifs en catastrophe car ils ne peuvent plus payer leur loyer. 

"If you're looking for a microcosm of the world financial crisis, then Dubai is it. The Alice-in-Wonderland atmosphere of crazed spending was more extreme than anywhere else and now the tourism-and-expatriate-dependent little kingdom is heading precipitously towards bankruptcy. Last month it was bailed out with a $20bn package by its oil-rich neighbour, Abu Dhabi, but, with $80bn worth of debts, it could still go bankrupt this year"

Avec une population résidente composée à 80% d'expatriés, la ville risque de se vider très vite. La population a déjà baissé de 8%. Avec la crise, ils ont perdu leurs jobs, et il y a une chute de 60% dans la valeur des maisons qu'ils occupaient. En plus, ils risquaient la prison pour insolvabilité...

Hier, ils sont venus attirés par le profit. Aujourd'hui, la faillite les fait fuire...Dubai, ses pistes de ski en plein désert, et ses fausses îles-palmier ne font plus rêver. Allons-nous vraiment importer un modèle déchû

17 février 2009

L'urgence de rétablir le modèle social tunisien


"L'éducation pour tous" comme ascenseur social qui associe activement les femmes en les émancipant; et un développement économique équilibré entre les régions du pays : tel est le modèle social tunisien tel qu'il a toujours été appliqué et tel qu'on nous l'a toujours appris. Tous les journaux tunisiens ne cessent de nous le rappeler…

Aujourd'hui, ce modèle ne fonctionne plus.

L'ascenseur social est en panne : le chômage ou la précarité de l'emploi à la fin des études font que l'éducation ne représente plus le moyen privilégié pour la promotion sociale. Environ 100 000 tunisiens diplômés du supérieur sont au chômage. Et quand l'ascenseur est en panne, on prend généralement les escaliers : la corruption, la débrouille, ou bien l'immigration, sont les voix empruntées par certains tunisiens pour y arriver autrement, parfois au risque de leur vie dans la dernière alternative...Les femmes sont quant à elles plus touchées par le chômage que les hommes. 57% des diplômés sont des femmes. Pourtant, 38% des femmes sont employées contre 51% des hommes. Et quand elles accèdent à l'emploi, elles sont à compétences égales moins bien payées que les hommes.

Quant au développement régional, un constat s’impose : toute la moitié-ouest de la Tunisie est aujourd'hui sous développée comparé au littoral qui assure plus de 80% de la production économique annuelle avec 60% de la population installée sur près de 17% du territoire. Le Sud (15% de la population, 58% du territoire) et l'Ouest (25% de la population, 25% du territoire) réalisent le reste, c'est-à-dire un peu moins du cinquième. Quand le chômage évolue entre 5 et 10% dans les régions côtières (la partie verte de la carte), il tourne autour de 16 à 21% sur la moitié ouest (la partie rouge). Au point que toute une région de l'Ouest, celle de Gafsa, a implosé en 2008, les habitants ne supportant plus leurs conditions économiques et sociales qui ne cessent de se détériorer.

Refonder notre modèle social est devenu une urgence, d’autant plus que la crise économique actuelle ne fait qu’empirer la situation. Concernant le chômage des diplômés, une des premières réformes qui s’imposent est le changement radical du système d’orientation des bacheliers : ne plus orienter les étudiants selon les places disponibles dans les universités, mais plutôt selon les débouchés disponibles sur le marché du travail. Il faut revaloriser les diplômes en rehaussant le niveau des diplômés, qui est plus qu’insuffisant aujourd’hui. Autrement, les entreprises ne seront pas incitées à recruter. Familiariser l’étudiant avec le monde de l’entreprise dès ses premières années d’études est indispensable pour éviter que les étudiants ne choisissent des filières qui ne leur conviennent pas et pour favoriser leur insertion dans le monde professionnel. En résumé : rapprocher davantage la demande de l’offre, agir en amont des études en améliorant l’orientation, plutôt qu'après la formation en accompagnant les chômeurs de longue durée dans une insertion souvent chaotique. Et faire en sorte que l’étudiant choisisse sa formation au lieu de la subir !

Le rééquilibrage du développement économique entre les régions constitue la deuxième urgence. Le Nord-ouest de la Tunisie, qui est une région historiquement agricole, et le Sud-ouest, une région historiquement minière, souffrent d’une part, d’un manque d’équipements et d’infrastructures et d’autre part, d’un manque de diversification des activités économiques. Avec les progrès technologiques réalisés dans les deux branches agricoles et minières, la demande en main d’œuvre a fortement chuté ces dernières années, ne laissant aux habitants des régions concernées que le choix du chômage, de la migration ou de l’immigration.

L’effondrement du modèle social sur lequel le pays a été bâti est déstabilisant pour toute la société. Les conséquences ont commencé à se faire ressentir avec les évènements de Redeyef, et la réponse de l’Etat a été plus que décevante et frustrante pour tous. Il ne faut pas que le sentiment de désespoir que peuvent ressentir les gens qui souffrent de cette situation ne se transforme en sentiment d’injustice. Car cela justifierait tous les extrémismes.

Source image: Consultation Nationale sur l'Emploi.

12 février 2009

Sama Dubai au point mort?



Après les premiers doutes, la rumeur a commencé à circuler fin Septembre 2008, au même moment des premiers chocs des crises financière et immobilière mondiales, et de quelques scandales de corruption qui ont touché les proches du cheich de l'Emirat. Le blog Débat Tunisie, toujours bien inspiré a aussi évoqué le sujet. Entre temps, les capitaux des développeurs de mégaprojets Emiratis investis en bourse commençaient à fondre, et la crise à impacter l'économie réelle.

Puis il y a eu le démenti officiel en Décembre pour parrer à toutes rumeurs. Les 350 000 emplois promis à la Tunisie refont surface. Juste un mois après, Sama Dubai annule pour la première fois un de ses projets de ville du futur, à Bahrain...

Aujourd'hui, la rumeur persiste et le projet serait au point mort, selon Maghreb Confidential. Le modèle économique de l'Emirat dont les principaux pilliers sont l'immobilier et le tourisme, montre ses limites. Les deux secteurs sont sinistrés avec des annulations de projets, de réservations hôtellières, et des licenciements en augmentation. Aujourd'hui, l'Emirat qui avait l'intention d'investir près de 25 Milliards en Tunisie, est endetté de 80 milliards avec une menace sérieuse d'OPA venant du voisin Abu-Dhabi, qui s'est proposé de renflouer la dette de Dubai.

En attendant de voir des emplois et des grattes-ciel en Tunisie, on se contentera du fait que ce projet aura contribué à créer une riche base de candidatures spontanées, diverses et variées qui étaient prédestinées à Sama Dubai. Avis aux autres recruteurs...

Mise à jour: L'information a été confirmée le 26 Mars 2009.

22 août 2008

Homo Tunisianus


Lors de mes vacances en Tunisie, j'ai eu deux certitudes: les prix ont sensiblement augmenté, et les tunisiens consomment toujours plus! C'est toujours la bousculade dans les grandes surfaces, et les fast-food et restaurants ne désemplissent pas...

Quelle contradiction, quand on sait que le consommateur tunisien vient tout juste d'encaisser le choc de l'augmentation brusque des prix depuis le début de l'année, qu'il s'accroche comme il peut pendant la période estivale, synonyme d'augmentation des dépenses, et qu'il s'apprête à heurter brutalement un mois de Ramadan qui gonflera son budget alimentation (et son ventre par la même occasion...) suivi d'une rentrée qui ne sera pas moins chère pour le ménage tunisien qui est constitué d'au moins deux enfants en moyenne... Sans parler de l'Aïd, qui n'est que dans un mois, et la prochaine et probable augmentation du prix l'essence à la pompe...

Quelle est donc cette recette secrète qui rend le budget du tunisien si extensible? Les prêts bancaires et familiaux? "Travailler plus pour gagner plus" (ça, c'était pour l'humour...)? Ou le "système B" (incluez dedans la débrouille, les pots de vin, et tout moyen, qu'il soit honnête ou pas, de se faire de l'argent...)?

Ce qui m'amène à ma troisième certitude: le tunisien n'est pas un Homo Oeconomicus! Je m'explique par une petite définition économique élémentaire:


L'Homo œconomicus est considéré comme rationnel. Autrement dit, cet individu:
  • a des préférences et qu'il peut ordonner. Si ainsi il préfère les pommes aux poires et aussi les poires aux bananes, alors il préfèrera les pommes aux bananes. C'est la transitivité.
  • est capable de maximiser sa satisfaction en utilisant au mieux ses ressources : il maximisera son utilité (et non pas son profit).
  • sait analyser et anticiper le mieux possible la situation et les événements du monde qui l'entoure afin de prendre les décisions permettant cette maximisation

C'est ce qu'on vous apprend lors de votre premier cours d'économie. Selon cette théorie, le tunisien aurait rationalisé son comportement en modérant sa consommation. Mais le comportement tunisien vient en contradiction à cette théorie économique, puisque le Tounsi ne trouve son bien-être que dans la dépense et la consommation et qu'il fait tout pour maximiser son profit, et non son Utilité...

Etrange Homo Tunisianus...

Source image.