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09 juillet 2013

L'esprit de Ramadan

C'est l'histoire d'une couturière qui, après 30 ans d'expérience dans une usine textile allemande basée en Tunisie, se fait virer sans compensations lors d'un plan social.

Après 4 mois de chômage, elle accepte bon gré mal gré de faire le ménage dans une clinique. Elle devait absolument gagner sa vie. Mais elle renonce dès son premier jour de travail. "Mes mains qui cousent ne sont pas faites pour le Javel", s'est-elle excusée auprès de son employeur. Elle avait du mal à gâcher tout le savoir-faire acquis en 30 ans...Et puis, elle aimait bien coudre.

Son patron lui propose alors de travailler dans la buanderie de la clinique, pour retoucher les blouses des médecins. Il lui achète une machine à coudre neuve, la teste pendant 6 mois avant de la recruter. Femme aimable et digne, elle a toujours refusé les billets discrètement tendus par les médecins de la clinique pour la remercier des bons services rendus. Elle leur répondait à chaque fois qu'elle ne faisait que son travail, et qu'elle était déjà payée pour le faire. Elle avait pourtant besoin de cet argent. Avec son mari chauffeur d'un taxi qui ne lui appartient pas, ils avaient du mal à élever leurs 3 enfants et à rembourser les dettes.

6 ans après, elle tombe gravement malade. Il lui faut 2 opérations et suivre une chimiothérapie. La clinique lui a alors accordé 7 mois de congé maladie tout en lui payant l'intégralité de son salaire, les médecins, aux blouses impeccables, l'ont vite prise en charge. Elle a été opérée et soignée gratuitement. Elle reprend son travail dans 20 jours, non sans joie. Elle aurait accepté tous les billets tendus en 6 ans, elle n'aurait probablement pas ramassé suffisamment d'argent pour payer les soins qu'il lui fallait.

Finalement, qu'on jeûne ou pas, n'est ce pas cela l'esprit de Ramadan?

Bon mois à tous!

22 juillet 2012

Tunisie : mais où est le changement?



Ce qui frappe le plus dans l’évolution de la scène politique tunisienne post 14 janvier est l’absence de réel changement dans les pratiques, dans les propositions et dans le fonctionnement des différents acteurs en place. Un an et demi après la chute de la dictature, n’entendez-vous pas dire autour de vous, sur le ton de la déception, que « rien n’a véritablement changé », et qu’il « nous faudrait désormais une autre révolution, un autre séisme » pour provoquer un changement politique et social qui soient à la hauteur des espoirs nés après la chute du régime de Ben Ali ?

Et pour cause ! Si la révolution a profondément bouleversé le contexte et l’environnement dans lequel évolue la scène politique tunisienne, en favorisant l’engagement politique, en autorisant le pluralisme, et en libérant l’opinion, la parole et l’action, l’offre politique reste désespérément la même : pauvre en idées, en propositions, en création et en renouvellement.

Nous sommes toujours face à un grand déséquilibre des forces en action, avec un parti aux commandes, dominant et organisé, et qu’on ne cesse de dénoncer pour ses visées monopolistiques et pour sa volonté, plus ou moins affirmée, de substituer le parti-Etat destourien par un parti-Etat islamiste. Face à cette force hégémonique et de moins en moins encline à la concertation, des partis d’opposition petits et marginaux subsistent tant bien que mal, avec des stratégies qui oscillent de l’alliance (ou la soumission ?) avec Ennahdha (CPR, Ettakatol) à l’opposition agitée, désorganisée et stérile à ce mouvement et ses alliés (Al Jomhouri, Al Massar, PTT, etc.) 

On nous dit que ce qui marque la transition tunisienne, et pourrait représenter un modèle pour le reste du monde arabe en révolte, c’est l’originalité d’une coalition au pouvoir qui a su rassembler islamistes conservateurs et gauche séculariste et progressiste, au-delà des divergences idéologiques. Mais la théorie du front démocratique hétéroclite, qui est à l’origine de la Troïka d’aujourd’hui, est loin d’être une idée originale, et encore moins le fruit de la révolution. Cette idée était déjà proposée aux premières années de la répression Benalienne, quand Ghannouchi appelait de son exil à la collaboration entre islamistes et opposition séculariste, qualifiant ce choix, s’il était concrétisé, « d’expérience unique dans le monde arabe » et de « modèle de coexistence démocratique » à même de venir à bout du régime autoritaire. Depuis la fin des années 90, époque à laquelle ces déclarations ont été faites, ni le Président d’Ennahdha n’a changé, ni son discours sur « l’exception du modèle tunisien »… Ne serait-il pas plus honnête intellectuellement d’arrêter d’affirmer que cette Troïka est le fruit de la révolution? Et ne serait-il pas temps de tirer le bilan de cette coalition et d’ajuster l’équilibre des forces en son sein pour mieux convaincre les tunisiens de son utilité et de son authenticité? 

Quelques années après, au début des années 2000, le Chef d’Ennahdha, toujours le même, appelait déjà à un régime parlementaire décentralisé, avec une présidence symbolique aux pouvoirs limités : « Peut-il exister en Tunisie une démocratie sans une large distribution du pouvoir, reposant sur un pouvoir central à caractère symbolique ? » s’interrogeait alors le Cheikh dans un article intitulé « comment expliquer la supériorité de l’expérience marocaine ? ». A l’époque, ce positionnement visait surtout à rassurer, à la fois, une opposition séculariste récalcitrante à la participation des islamistes au jeu politique, et un parti-Etat RCD farouchement opposé à cette option… Ne sommes-nous pas toujours aujourd’hui dans cette même configuration, avec des constituants islamistes fervents défenseurs d’un régime parlementaire pur et le reste des forces politiques, gauche et destouriens compris, pour un régime mixte à fort pouvoir présidentiel ? Les difficultés de l’expérience que nous vivons actuellement - celle d’un régime d’assemblée avec une présidence aux prérogatives limitées - auraient dû pousser les différents partis à réviser leurs propositions et à tirer la leçon des erreurs constatées. Vont-ils vraiment le faire ou persister aveuglement dans la défense partisane de leurs positions respectives, au risque d’imposer à la Tunisie un régime qui ne lui sied guère ? 

Nous pouvons aussi voir une autre forme de continuité avec le passé, dans l’impuissance politique persistante des partis d’opposition actuels, toujours englués dans leurs conflits internes entre défenseurs du compromis avec le mouvement destourien, représenté aujourd’hui par BCE et son mouvement « Nida Tounes », et les tenants d’une plus grande indépendance à leur égard. Conséquence de ce débat qui dure depuis l’ère Ben Ali et qui n’est manifestement toujours pas tranché : ces partis n’arrivent même pas à stabiliser leurs faibles bases militantes pour commencer à construire une vraie alternative. Les conflits internes qui les traversent ne font que renforcer leur précarité et brouiller leur image aux yeux des populations, qui voient en ces ralliements circonstanciels avec les survivants des précédents régimes autoritaires, au mieux de la maladresse, au pire du pur opportunisme.

Il est quand même étrange, et désolant, de voir les différentes forces politiques incapables d'appréhender les causes profondes de la révolution, de s’adapter au nouveau contexte de la Tunisie post 14 janvier, et de profiter de la dynamique du changement profond qui touche notre pays pour changer et évoluer eux-mêmes. Ils se sont jusque-là montrés incapables de renouveler leurs dirigeants, reproduisant toujours les mêmes erreurs tactiques, proposant les mêmes solutions inefficaces et perpétuant les mêmes discours. Alors que les partis au pouvoir sont entrain de calquer les mêmes dysfonctionnements du parti-Etat, les partis d’opposition, qui n’ont pas réussi leur mue, restent marqués par une forte personnalisation du pouvoir dans leurs structures internes, et complètement déconnectés de la réalité des populations, surtout en région. 

Il est évident que les défis auxquels font face toutes les forces vives du pays sont colossaux, et qu’il est illusoire d’espérer voir un changement significatif en si peu de temps. Mais il est aussi légitime de douter, aujourd’hui et avec le peu de changements positifs constatés, de la capacité et de la volonté des forces politiques présentes à réformer le pays et ses institutions vers le meilleur.

04 mars 2012

Tunisie : débat faussé, opposition effacée


[AFP/Fethi Belaid]


Un débat faussé


Plus le temps passe, plus le gouvernement semble dans l’incapacité de faire face aux difficultés qu’il rencontre pour redresser la situation économique et sociale du pays. Fortement critiqué pour son laisser-faire sur la question des salafistes, pour son incompétence sur le dossier de l’emploi, ou encore pour sa mauvaise gestion des conséquences des intempéries qui ont touché récemment le Nord-Ouest du pays, le gouvernement refuse la critique, se replie sur lui-même, crie au complot et fait diversion. Des signes d’agitation qui ne font que traduire une situation d'échec et d'incompétence. L'absence de Jebali lors des questions aux gouvernement renforce cette impression. 


S’éloignant des vrais problèmes du pays et des vrais enjeux de la révolution, le débat est déplacé sur d’autres sujets de nature à déchainer les passions et à diviser l’opinion, comme la religion ou l’identité. On veut nous faire croire qu’aujourd’hui notre « identité arabo-musulmane » est en danger et que la gauche « athée » et « occidentalisée » en est la cause principale. 

Cette gauche serait d’ailleurs en passe de confisquer le pouvoir par la force, selon les dernières déclarations sans preuves des ministres de Jebali. Ce coup d’Etat imminent serait bien entendu appuyé de l’étranger et fomenté avec le mouvement syndical, considéré comme perverti par les idées de la gauche et manipulé par les mouvements destouriens contre-révolutionnaires. Opposition et médias affiliés (c'est à dire 90% des médias tunisiens selon le chef du gouvernement!) représenteraient le plus grand danger pour le pays, et le gouvernement, qui est « légitime » faut-il le rappeler, en serait la première victime. On accuse donc « les ennemis du gouvernement » d’être derrière la baisse des investissements, derrière l’absence de touristes, derrière la colère des marginalisés, etc. Une stratégie qui permet de détourner le débat des vraies priorités, de diviser l'opinion, et qui consiste à répondre par une démagogie passionnelle à des problèmes qui appellent à la plus grande rationalité et responsabilité !


Le débat polémique basé sur la religion et entretenu volontairement par certains responsables d’Ennahdha montre aussi qu’une frange de ce mouvement n’a pas renoncé à son projet originel d’islamisation de l’Etat, des lois et de la société. La démocratie semble représenter pour eux juste un moyen légal pour réaliser ce projet, plutôt qu’un esprit de gouvernance favorisant les libertés, l’émancipation de l’individu, le pluralisme politique, l’alternance au pouvoir, et où nulle loi, quelque sacrée qu'elle soit, n'est supérieure à la loi de la République. 

Effet direct de cette diversion : alors qu’avant les élections, les partis affichaient un consensus large autour de l’article 1 de la première constitution, évacuant par l'occasion le débat identitaire, les élus se retrouvent aujourd’hui à discuter, et ce dès le préambule du texte fondamental, de l’inscription de la Charia dans la nouvelle constitution. Une constitution censée s’inspirer avant tout des principes de liberté, de dignité, de travail, de justice...



Sur l’opposition tu ne pourras compter ?


De leur part, les partis d’opposition tendent  à se regrouper en coalitions pour augmenter leur poids électoral, dans une logique purement quantitative, et sans veiller au préalable à se réformer et à chercher un minimum de cohérence. Fragilisés par des démissions et des guéguerres internes, ces partis n'arrivent pas à renforcer leurs bases militantes pour mieux promouvoir leurs idées, et convaincre les tunisiens du bien-fondé de leurs programmes politiques. La plupart d’entre eux n’ont toujours pas renouvelé leurs dirigeants, ni passé le stade de « partis de personnalités », basé sur le culte de la personne fondatrice du parti.  Les conflits de personnes et d’égos qui les fragilisent ne cèderont la place aux débats d’idées que lorsque ces partis décideront enfin de faire leurs propres révolutions internes, et réfléchiront sérieusement à de vrais projets politiques qui rassemblent plutôt que divisent, et qui donnent du sens à notre avenir.


Plutôt que de s’adresser aux populations et se rapprocher d’elles pour les reconquérir, on a plutôt le sentiment que l’opposition cherche avant tout à convaincre la majorité de son existence, en reproduisant des réflexes d’opposition pré-révolutionnaires. Par son boycott de la séance des questions au gouvernement pour temps de parole insuffisant, l’opposition a préféré marquer sa présence en brillant par son absence, plutôt que de participer au débat par des contre- propositions convaincantes et efficaces qui lui feraient gagner des points dans l'opinion.


Pire encore, certains de ces partis d’opposition n’hésitent pas à mimer la stratégie des partis au pouvoir dans l’espoir d’égaler leur performance électorale, en ayant notamment recours au registre islamique pour légitimer leur action aux yeux des masses. L’UPL qui appelle à inscrire la Charia dans la constitution ou le PDP qui défend l’inscription de la référence aux valeurs islamiques dans le préambule de la constitution, après avoir dénoncé pendant toute la campagne électorale le projet islamiste d’Ennahdha, sont de parfaits exemples de cet opportunisme politique qui décrédibilise l’opposition, brouille son image et rend incrédule son message..


29 janvier 2012

Tunisie : les difficultés du gouvernement Jebali




Évoquant la situation délicate que traverse le pays sur les plans économique social et sécuritaire, le premier ministre tunisien, interviewé par une journaliste à Davos, avoue sa difficulté à gouverner le pays dans les conditions actuelles. Le jour même, l’appel de l’opposition pour une marche des libertés dans la capitale a drainé une foule dense de milliers de personnes, un nombre de manifestants probablement supérieur aux attentes des organisateurs,  reflétant l'état de mécontentement et la crise de confiance actuelle qui touche le gouvernement Jebali pour des raisons diverses et variées.  

Avec la crise économique internationale, d'autres conditions étaient réunies pour que la situation se corse rapidement après les élections. La forte mobilisation des populations pendant la campagne électorale à  coups de promesses irréalistes et irréalisables s'est vite retournée contre le gouvernement une fois constitué. L‘effet inflationniste des promesses électorales a exacerbé les attentes; la déception post-électorale et la colère qui est montée partout dans le pays en sont la conséquence directe. Une colère restée intacte un an après la révolution. Le temps mis pour négocier les modalités et les conditions de partage du pouvoir, et pour constituer un gouvernement qui se révèle finalement peu expérimenté et opérationnel, n’a fait qu'augmenter l'insatisfaction. Le mois de janvier a ainsi été marqué par la recrudescence des contestations sociales et politiques partout dans le pays. Le nombre élevé de grèves, de manifestations, de tentatives d’immolations et de routes coupées paralyse partiellement l’activité économique depuis le début de l’année. 

Ne sachant dans l'immédiat que répondre aux revendications, le gouvernement ne trouve pas mieux, pour gagner du temps, que de crier au complot, et dénoncer la responsabilité d’une gauche "minoritaire" et "contre-révolutionnaire", qu’il convient aujourd’hui de désigner par la « gauche zéro », en référence aux faibles scores électoraux qu’elle a obtenus. Autre complot que le gouvernement ne cesse de dénoncer : le parti-pris d’une grande majorité des médias et journaux qui, par leur critique obsessionnelle et peu objective du gouvernement, sont accusés de rouler pour l’ancien régime et d’agir à l’encontre de la « volonté du peuple ». Sans parler de l’UGTT, accusée de rouler pour la gauche zéro, ou du gouvernement sortant accusé d’avoir pourri la situation avant de partir…  
Certes, tout le monde ne veut pas que du bien pour Ennahdha et ses alliés. Mais de là à crier au complot généralisé, le pas est vite franchi par un gouvernement qui se complaît dans la victimisation, en attendant de trouver de vraies solutions..

Faute de pouvoir susciter l’adhésion autour d’un vrai projet de relance et de réforme qui soit clair et affiché, le gouvernement cherchera pendant ce temps à exister sur la scène internationale. Non sans agacer, là encore. Réception en grandes pompes du leader du Hamas accueilli avec ferveur et … quelques slogans anti-juifs ; tapis rouge pour une brochette de dictateurs venus fêter l’an I d’une révolution qui a chassé pas mal de leurs voisins dans le monde arabe et qui les menacent encore, etc. La stratégie qui consiste à repositionner la Tunisie sur le plan géopolitique en favorisant ses riches alliés arabo-musulmans laisse sceptique. Comment accorder confiance sans mot dire à ces monarques autoritaires qui refusent de coopérer et de renvoyer Ben Ali, sa famille et leurs avoirs, qu'ils protègent chez eux?  Là encore, la position du gouvernement n'a jamais été tout à fait claire, ni ferme.  

Les liens se tendent aussi avec la société civile sur la question des libertés et sur le débat identitaire, qu' Ennahdha et ses alliés ont cru bon de poursuivre après les élections. Le gouvernement est perçu d’un côté comme trop laxiste face aux comportements bruyants et agressifs d’une minorité salafiste; et de l’autre côté comme trop autoritaire avec des médias et des critiques qui,  il est vrai, se montrent souvent partiaux et parfois malhonnêtes dans leur traitement de l’information. Les positions se radicalisent de part et d’autres, les uns dénonçant une quasi « nouvelle dictature islamiste », quand les autres accusent leurs opposants d’être « des mécréants » et des contre-révolutionnaires. Cet attitude partagée de rejet de l’autre partie s’accompagne parfois d’une intention de nuire, latente ou affichée, comme en témoignent l’affaire de la vidéo du ministre de l’intérieur ou la violence des propos tenus par Chourou envers les manifestants. Comme à chaque fois, la réponse du gouvernement a été soit molle, soit tardive...

Le gouvernement Jebali va-t-il persévérer dans sa politique de l’accommodement, en agissant au gré de la pression de la rue, au risque d’être perçu comme refusant d'assumer des décisions difficiles, comme celle de se désolidariser nettement de la tendance salafiste? 

Et quel meilleur moyen pour asseoir sa légitimité et faire taire les critiques que de prouver par les actes, plutôt que par les discours partisans et populistes, que ce gouvernement mérite la confiance de tous les tunisiens, et pas uniquement celle de ses partisans?


Enfin, quelle sera la position du gouvernement face au rassemblement récent et au retour en force des néo-destouriens, un an après la dissolution du RCD? Va-t-on de nouveau crier au complot contre-révolutionnaire ou va-t-on plutôt travailler à créer une vraie alternative à ce qui reste d'un courant politique qui a déjà servi deux dictatures? 


La balle est maintenant dans le camp de Jebali et de son gouvernement de la Troîka. A eux de se rattraper et de nous convaincre qu'ils sont meilleurs que l'opposition de gauche et que les destouriens, comme ils le prétendent. Pour y arriver, ils gagneront certainement à unir les tunisiens, toutes tendances confondues, autour d'un vrai projet qui rassemble, plutôt qu'à les diviser. 






10 janvier 2012

La société civile dans la Tunisie post-révolutionnaire



“Liberté” - Medina de Tunis, eté 2011
Crédit Photo : Fouad Hamdan



En l’absence de réelle alternative politique au régime policier de Ben Ali, beaucoup ont longtemps misé sur la société civile et sur sa capacité à former un contrepouvoir à l’autoritarisme de l’Etat. On attendait alors beaucoup des rares acteurs de la société civile tunisienne tolérés par le régime de Ben Ali pour peser sur le gouvernement et réguler son pouvoir devenu avec le temps de plus en plus autoritaire, inégalitaire et liberticide.


Mais l’histoire nous a démontré les limites de la société civile tunisienne comme moyen de démocratisation sous Ben Ali. Sans liberté d’association, et de débat politique ouvert, la société civile restait marginale.


Puis, la révolution populaire de Décembre 2010 qui a conduit au départ de Ben Ali le 14 Janvier 2011 a extirpé, en quelques semaines, la société civile de sa torpeur de 23 ans.


Pendant le soulèvement qui s’est propagé à travers le pays, de nombreux militants, des syndicats et des associations ont soutenu les grévistes en relayant leur colère. Le rôle sur le terrain de certains militants a été fondamental pour fédérer les foules et parfois même, les protéger de la répression policière. La pression exercée par les avocats et par les syndicats d’enseignants tout au long du soulèvement a précipité la chute du régime.


Un an plus tard, nous avons vu naître un nombre d’associations et d’actions civiles, toutes imaginées dans la fougue révolutionnaire de ceux qui souhaitaient s’engager et profiter de la liberté retrouvée. Le bus citoyen fait probablement partie des actions les plus emblématiques qui ont marqué ce printemps associatif. La société civile tunisienne semble enfin renaître.


Son rôle, aujourd’hui et demain, est primordial pour la réussite de la transition démocratique et pour le développement du pays. Il est surtout de peser dans le débat politique et sur les réformes que le nouveau gouvernement est prié de mettre en oeuvre. Les tunisiens ont plus que jamais besoin d’une société civile forte qui puisse porter leurs voix et leurs revendications. Une société civile qui ne se limite pas qu’au soutien social et humanitaire sur le terrain, mais qui accomplit également son rôle de contre-pouvoir en participant au débat public et politique et en plaidant pour les causes qu’elles défendent. Une manière de donner du sens et de la légitimité à cette vigilance citoyenne qui ne cesse de surprendre les politiques, et de remporter des victoires (Kasbah, Bardo).


Une des leçons principales tirées des élections du 23 Octobre est l’échec de l’Etat et des nouveaux acteurs politiques dans la Tunisie continentale, y compris la Troïka actuellement au pouvoir. La société civile doit soutenir avant tout ces régions im-populaires et sous-développées, là où il y a tant à faire sur le plan social et économique. L’Etat doit soutenir ces actions qui, en agissant localement, pourraient venir combler son absence. Et la société civile doit s’y investir dès maintenant, car le nouvel exécutif mettra encore du temps pour réformer en profondeur le système de distribution des richesses en faveur de cette « autre Tunisie », s’il y arrive un jour.


Article paru dans le premier numéro du bimestriel de l'association Cahiers de la Liberté téléchargeable ici

28 décembre 2011

Tunisie : Ennahdha affine son positionnement




Ennahdha, qui dirige le nouveau gouvernement et le domine grâce aux portefeuilles régaliens qui lui reviennent, va devoir sortir rapidement du flou, des généralités dans le discours et des déclarations d’intentions pour préciser ses orientations en matière de politique internationale, sociale et économique. 


Une diplomatie d’« affaires »

Sur la scène internationale, Ennahdha semble avoir une priorité : séduire les monarchies arabes, le Qatar, les E.A.U. et l’Arabie Saoudite, pour obtenir leur soutien économique dans une transition marquée par une crise économique et sociale sévères. Fortes de leur rente pétrolière, ces monarchies comptent bien peser de leurs richesses sur le destin du pays qui été à l’origine des soulèvements en cours à travers le monde arabe, et qui menacent de fait leurs propres régimes par effet de contagion. Soutenir le parti islamiste au pouvoir, vecteur fort d’un islam sunnite, va aussi naturellement dans le sens de leurs propres intérêts géopolitiques. Les bonnes relations économiques étant étroitement liés aux bonnes relations politiques, ils ont de leur côté tout intérêt à se montrer généreux et à faire d’Ennahdha un allié privilégié.  

Du côté tunisien, l’opération de séduction n’a pas tardé à démarrer. A peine le gouvernement Jebali formé, ses premières mesures en disent long sur ses priorités : suppression de l’obligation de Visa pour les ressortissants de ces pays, l’évocation du nom de l’Emir du Qatar comme invité à la première fête nationale de la révolution, l’annonce de la création d’une télé islamique dirigée par le nouveau ministre des affaires religieuses tunisien, réputé proche et adepte de l’orthodoxie saoudienne, etc. Ennahdha multiplie les signaux, plus ou moins habiles, envers ses nouveaux alliés, espérant avoir en retour leurs investissements et l’offre de contrats de travail à un vivier de chômeurs tunisiens qui ne cesse de s‘élargir. En nommant un ex-directeur d’Aljazira aux affaires étrangères, Ennahdha compte bien sur ce genre de passerelles pour bâtir des liens plus solides avec ses nouveaux alliés. 

Mais c’est probablement avec l’Arabie Saoudite qu’elle aura le plus de fil à retordre. Coincée entre une opinion publique nationale hostile à l’idée de céder à l’intention du Royaume Saoudien de ne pas délivrer le président déchu, et la nécessité de ménager les susceptibilités des autorités saoudiennes, Ennahdha semble chercher sa voix et multiplie les déclarations contradictoires à ce sujet. Avec le temps, les responsables du parti apprendront bien à arbitrer entre la pression sociale et les exigences, pour ne pas dire l’ingérence, de leurs donateurs.

Pour autant, Ennahdha ne souhaite pas s’éloigner des anciens alliés de la Tunisie, ni mettre tous ses œufs dans le même panier. L’Europe, et la France au premier rang, demeurent des partenaires privilégiés, qu’Ennahdha s’est empressé de rassurer pour qu’ils maintiennent leurs investissements et qu’ils avancent dans les négociations pour le statut de « partenaire avancé » avec l’U.E. Il s’agit là moins d’une rupture que d’une recomposition des partenariats économiques et d’un déplacement du centre de gravité de la politique étrangère de la Tunisie envers le Moyen-Orient, là où les fonds abondent malgré la crise économique internationale. La Turquie semble aussi être une autre cible pour Ennahdha. D’abord pour son mode de gouvernance érigé comme modèle par le parti islamiste tunisien, et probablement aussi pour son potentiel d’investissement au vu des performances économiques du pays. Quant aux Etats-Unis, dont le président s’est empressé de féliciter le nouveau gouvernement de Jebali, ils ont tout intérêt à soutenir un parti dont la vision économique libérale répond aux standards américains, et dont le poids dans la transition démocratique du pays et de la région en fait un interlocuteur de premier choix.


La question sociale : réforme des âmes plutôt que réforme politique ?  

Sur la question sociale, M. Jebali n’annonce pas, dans son discours de politique générale, de changements profonds, hormis le renforcement de l’assistance sociale pour les catégories les plus démunies et l’encouragement de quelques alternatives comme la finance islamique et l’économie solidaire. N’y voyez pas un virage à gauche d'un parti islamiste qui se dit centriste, mais plutôt un attachement à des valeurs de solidarité et d’entraide compatibles avec le référentiel spirituel du parti. Ennahdha semble avoir délégué la mission sociale du gouvernement au parti Ettakatol, le plus à gauche des membres de la Troïka gouvernementale, en lui confiant le ministère compétent, tout en prenant ses distances avec les mouvements sociaux qui agitent le pays depuis des années, bien avant l'arrivée du parti sur la scène politique, comme le mouvement du bassin minier

Pour lutter contre la pauvreté, améliorer le pouvoir d’achat et les conditions sociales, le chef du gouvernement  propose avant tout la prise en charge nationale. L’option sécuritaire n’est pas non plus écartée. Pourtant, il n’échappe désormais à personne que la crise sociale qui touche les populations du bassin minier, et d’autres comme elles, prend ses racines dans les déséquilibres du modèle de développement et de redistribution des richesses nationales, ce qui appelle à des réformes urgentes. 

M. Jebali voit l’urgence ailleurs : dans le besoin d’un « nouveau système de valeurs pour notre société » pour pallier à la « profonde et inquiétante détérioration des mœurs et la baisse flagrante des valeurs » dans la société tunisienne. La lutte contre la corruption et les malversations sont aussi pointées comme des priorités. M. Jebali place habilement le curseur de l’urgence dans le sens de la morale, un terrain qui lui est beaucoup plus favorable que la question sociale. Un sujet, aussi, qui est lié à une vision particulière du rôle fondamental des valeurs dans le développement, comme le rappelle ce point du programme électoral d’Ennahdha :

 « Revivifier le modèle de développement humain en puisant dans les valeurs authentiques de l’héritage culturel et civilisationnel de la société tunisienne et de son identité arabo musulmane. Ces valeurs qui prônent l’effort et l’excellence dans l’accomplissement du travail ; qui valorisent la créativité et l’esprit d’initiative ; qui récompensent les créateurs et favorisent l’entraide et la solidarité sociale »

Cela traduit la vision d’une société solidaire par responsabilité morale plutôt que par devoir citoyen. Une vision respectable, bien qu’idéaliste et inefficace face aux problèmes actuels de chômage, de pouvoir d’achat, d’accès aux soins, etc. pour lesquels il faudrait plutôt de l’action politique qui répond aux attentes des populations. 

24 décembre 2011

Tunisie : premiers pas trébuchants d'un nouveau gouvernement


                                                    Hamadi Jebali, chef du gouvernement

Malgré le vote de confiance de l’assemblée constituante obtenu hier soir, le gouvernement Jebali, à peine formé, est accueilli avec les critiques de l’opposition et les suspicions de la société civile.

Beaucoup pointent l’inexpérience des membres de la nouvelle équipe gouvernementale, composée essentiellement d’anciens militants et prisonniers politiques, ainsi que le mode de distribution des portefeuilles ministériels, qui repose davantage sur un système de prime à l’opposition au régime de Ben Ali que sur des critères de compétences.

Le résultat final s’en ressent fortement : nous voila avec une équipe pléthorique dont la finalité était manifestement de récompenser les sacrifices consentis par les grandes figures des partis de la Troïka plutôt que de répondre aux défis d’une transition qui se corse avec la crise économique. Nos politiques se sont montrés aussi impatients que leurs concitoyens pour récolter le fruit, pourtant encore peu mûr, de la révolution. Et les grands opposants de Ben Ali se sont rués vers les postes et les titres, négligeant au passage leurs propres formations politiques.

Les deux mois de batailles partisanes et de tractations serrées qui ont précédé la formation du gouvernement causent pas mal de dégâts dans les partis qui ont accepté de faire partie du gouvernement, le CPR et Ettakatol en premier, avec des démissions et des dissidences fortes en leur sein.  Les partis de la Troïka, désormais privés de leurs dirigeants historiques, se retrouvent extrêmement fragilisés après ces premières élections. Ils sont aujourd’hui obligés de faire leur mutation, pour se transformer de clubs politiques qui tournent autour de la personne du grand dirigeant vers de véritables formations bâties sur la base d’un projet clair, à même de rapprocher la base militante de ses instances gouvernantes plutôt que de les séparer, comme nous pouvons le constater aujourd'hui. 
   
La formation du gouvernement révèle surtout les difficultés que rencontre cette coalition hétérogène qui va des socialistes aux islamistes en passant par la gauche nationale. Son Chef, M. Jebali, a de fait été incapable de proposer des actions concrètes et un programme précis, en l’absence de vision commune aux membres qui forment la Troïka. Il s’est simplement contenté d’une déclaration de bonnes intentions en guise de feuille de route gouvernementale. Insuffisant, au regard de la situation de crise dans laquelle se trouve le pays. Ainsi, tout le temps passé, depuis le vote du 23 Octobre, à négocier la composition de l’équipe peut être considéré comme du temps perdu sur l’agenda des réformes urgentes et nécessaires pour redresser le pays. Le pays s'apprête à affronter une année 2012 difficile, sans budget arrêté...

Difficile dans ces conditions de ne pas comprendre la déception et le blues des tunisiens qui découvrent, ébahis devant cette tragi-comédie politique, une nouvelle équipe gouvernementale dont la formation est entachée de zones d'ombre. Soupçons de copinage sur certaines nominations, soupçons d’interventionnisme étranger pour d’autres, de nouveaux ministres qui mettent en avant leur appartenance partisane plutôt que leur appartenance gouvernementale, etc. les polémiques ne cessent de fragiliser le nouveau gouvernement avant même qu’il ne soit entré en action. Ce qui n’aide pas à rassurer les tunisiens, perdus dans la confusion actuelle. Une confusion aggravée par un climat social toujours tendu, et par des performances économiques dans le rouge. Une crise sociale profonde remue le pays entier, sur fond de régionalisme, de lutte des classes de fracture identitaire

Pendant ce temps, institutions, comportements et habitudes n’ont pas changé. Le nouveau gouvernement hérite d’une administration centralisée et inféodée au pouvoir, et d’un système verrouillé, aux mécanismes de clientélisme et de népotisme bien huilés, et dont les réseaux d’influence résistent toujours à l’onde de choc révolutionnaire. De quoi donner des tentations d’hégémonisme au nouveau pouvoir en place, faute de réforme institutionnelle et administrative de fond. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le comportement de nos journalistes pour comprendre que les réflexes mauves sont durs à changer

Comment le gouvernement de Jebali va-t-il redresser la barre pour gagner la confiance des populations ? Ses premières actions seront déterminantes pour y arriver. L’opposition arrivera-t-elle, avec le temps, à s’imposer comme une alternative crédible ? Rien n’est encore sûr, tant elle peine à tirer les leçons de sa défaite électorale. Ainsi, les premiers pas de la Tunisie vers la démocratie sont pour le moins chaotiques. Il est évident que la tâche ne sera pas facile, et que le risque d'un retour en arrière n'est pas complètement écarté. La vigilance citoyenne reste donc de mise. 



13 novembre 2011

Tunisie : et après les élections?




Fini le temps des revendications de liberté, de dignité et de justice qui ont marqué la période post 14 Janvier.  L’assemblée constituante  fraîchement élue et la configuration de la nouvelle scène politique qui en résulte donne un visage neuf à la révolution tunisienne. Les islamistes, les socialistes nationalistes et les populistes des listes "indépendantes" Al Aridha, qui ont raflé les voix des couches populaires de l’intérieur du pays, sont aujourd’hui les mieux représentés au sein de l’assemblée. Le temps des revendications d’ordre culturel et identitaires commence à prendre ses marques.

Tout en s’éloignant des causes profondes qui ont donné naissance à la révolution tunisienne, le débat public s’est focalisé depuis le début de la campagne électorale  sur la question de savoir si le parti islamiste, qui représente la première force politique du pays, est capable de renoncer à ses fondamentaux ultra-conservateurs ;  de ne pas céder à la tentation de domination que peut procurer l’exercice du pouvoir à tout apprenti- dirigeant dans un environnement peu habitué au pluralisme politique ; et à la tentation de remise en cause des acquis du Bouguibisme du point de vue de l’émancipation de la femme et du code du statut personnel.

L’entrée en force dans la scène politique des islamistes et des représentants des classes populaires a provoqué d’abord  la stupeur, ensuite la méfiance et le scepticisme d’une partie de la bourgeoisie et des couches moyennes urbaines et occidentalisées. Ni les discours séducteurs des responsables d’Ennahdha, ni leur propension à négocier la transition ne rassurent encore. La greffe n'a pas encore complètement pris. Toute l’attention des observateurs est portée à ce parti, à ses premiers pas dans l’exercice du pouvoir et à la moindre de ses déclarations. Au point où les blessés de la révolution doivent faire une grève de la faim et en appeler au soutien d’associations, nawaat et le collectif Nsitni principalement, pour faire entendre leurs revendications et être pris en charge par l’Etat, ce qui aurait dû être une priorité pourtant! 

Sans nier l’importance de la question de la sécularisation de l’Etat et celle des libertés individuelles, il y en a d’autres qu’il ne faudrait pas négliger et sous-estimer. Les derniers chiffres du chômage viennent rappeler l’urgence d’une réforme sociale, économique et éducative.  Le résultat même des élections est révélateur de telles urgences. Comment comprendre toutes les voix accordées au populiste  Hechmi Hamdi?  A-t-on pris le temps de bien comprendre la teneur du message envoyé par les classes marginalisées et exclues de la société qui ont été séduites par ses promesses fantaisistes pour de meilleures conditions de vie ? Au-delà de la question de la manipulation des esprits, n’est-ce pas aussi  un appel à l’aide de leur part, à plus de considération? Quel devrait être le nouveau rôle de l’Etat auprès de ces populations ? 

En attendant les propositions du futur gouvernement à cette dernière question, une lecture rapide des résultats des élections laisse croire que beaucoup de tunisiens ont donné leur voix à Ennahdha pour une société plus ordonnée, plus éthique et moins corrompue ; d’autres ont voté socialiste pour préserver les droits déjà acquis et en acquérir de nouveaux; d’autres encore ont choisi les listes d’Al Aridha dans l’espoir de sortir de leur état de marginalité sociale. Mais quelles que soient les raisons apparentes de ces choix différents, les tunisiens ont dans leur majorité voté pour un objectif de fond partagé par tous : l’amélioration de leur vie au quotidien et la garantie de tous les droits : qu’ils soient civils, politiques, économiques et sociaux.

La question de l’islamisme occupe encore trop d’espace et continue de faire l’objet de polémiques qui risquent d’hypothéquer les réformes politiques, économiques et sociales les plus urgentes. Ennahdha, fort de ses 41% des sièges de l'assemblée mais sans pour autant bénéficier d’une majorité absolue, sera obligé de négocier ses réformes et de les réussir pour conserver sa majorité. Ennahdha n’est pas en position hégémonique, il n’est pas tout à fait libre de ses actes et dans ses orientations, et il ne veut surtout pas gouverner seul. Il ne faudrait ni diaboliser ce parti, ni s’aligner aveuglement sur ses positions en lui accordant une confiance totale. Ce parti a encore ses preuves à faire, et ceci est valable pour toutes les autres formations politiques.  

La révolution ne sera pas achevée tant que les demandes révolutionnaires ne seront pas satisfaites. Mais nous venons de franchir un grand pas : nous avons pour une fois élu démocratiquement nos nouveaux gouvernants. A nous de rappeler régulièrement ces élus à leurs obligations pour qu’ils ne dévient pas de leur mission première : répondre aux attentes de la majorité plutôt que de servir les seuls intérêts des minorités qu’ils représentent. 

Nos dirigeants seront ce que nous voudrons qu'ils soient.   

Source cartes électorales : ici

12 octobre 2011

Tunisie : schizophrénie électorale



La tournure qu'a pris l'affaire Nesma TV suite à la diffusion en dialecte tunisien du film franco-iranien "Persepolis" est révélatrice des maux de la Tunisie d'aujourd'hui, une Tunisie qui se cherche, toute convelescente qu'elle est du temps de la dictature.


Beaucoup de tension, de colère, de violence...et parfois de haine se sont cristrallisés, de part et d'autres, autour du tabou religieux de la représentation d'Allah, mais aussi du nouveau phénomène du port du voil intégral. Ces réactions exacerbées, de part et d'autre, révèlent le visage d'une société male dans sa peau et qui peine encore à s'accepter comme elle est : c'est à dire plurielle. Une société qui a aussi peur pour ses acquis identitaires, dont la définition varie selon les bords : conservatrice et arabo-musulmane pour les uns, progressiste et sécularisée pour d'autres.

Cet affront de la chaine privée Nesma- et son parti pri pour une certaine conception de la société tunisienne -  provoque des démonstrations de force, mais qui sont restées pacifiques jusqu'à preuve du contraire, d'une poignée de salafistes accompagnés de sympathisans conservateurs. Dans le même temps, on assiste à une levée de boucliers de la part des progressistes, avec parfois des messages un brin alarmistes quant au danger de la talibanisation imminente de la société. La réaction pitoyable du directeur de la chaîne en est un parfait exemple...Remarquez que des deux côtés, on a recours aux mêmes procédés : la dramatisation des faits et la persuasion par la peur du camp adverse...

Ces réactions prouvent que le chemin à parcourir est encore long, avant qu'une Tunisie plurielle ne trouve son équilibre.

C'est que naître, grandir et vivre dans une société cadrée, contrôlée, surveillée dans ses moindres gestes et expressions, et élevée dans la peur de la différence et la detestation des extrêmismes, laisse des traces chez tous et n'aide pas à la tolérance. Avant la révolution, les tunisiens étaient de deux genres : les "khobzistes", ces opportunistes tout lisses qui renonçaient à leurs convictions pour plaire à l'Etat, et les passifs, ces êtres creux qui préféraient ne croire en rien et suivre la mouvance. Aujourd'hui, on voit encore beaucoup de "khobzistes" et de passifs, mais on voit également des communistes, des salafistes, des laïcistes, des humanistes, des athés, des conservateurs etc. et la liste est longue.


Les tunsiens, de tous bords, semblent à peine découvrir le vrai visage de leur pays, sans le fard et loin des clichés mauves de la propagande de Ben Ali qui prétendaient que les tunisiens formaient un bloc monolitique et homogène composé de citoyens tolérants, modérés, ouverts sur l'occident, attachés à leur tradition et laïques...Les tunsiens, pour une bonne part, découvrent aujourd'hui leur société sous ses différentes facettes : du religieux radical, au laïque radical, en passant par une large frange composée de conservateurs et de modérés.


Les médias étangers, mais également pas mal de nos médias, semblent aussi être dans le même état de torpeur face à l'enchaînement rapide des évènements, et ne s'intéressent, par fénéantisme, qu'aux plus bruyants. Au lieu de chercher à comprendre les motivations profondes des uns et des autres, et leur réel impact dans la société, on nous ressort une bonne vielle recette benalienne éprouvée : la montée dangereuse de la fièvre salafiste qui menace tout le pays...et qui pourrait rapidement justifier tous les abus et les dépassements.


Les choses sont pourant un peu plus compliquées que cela, et la Tunisie n'est ni laïque et progressiste dans sa majorité, ni subitement envahie par les salafistes et par le voil intégral. C'est le fait de minorités, qui sont beaucoup plus visibles aujourd'hui, et determinées à s'exprimer et à réclamer l'espace qui leur a été confisqué. Quoi de plus normal dans ce cas que de voir des barbus et des conservateurs resurgir, à chaque fois que l'occasion s'y prête, en gardiens du livre et de ses règles sacrées? Ils sont dans leur rôle, comme leurs contradicteurs sont dans le leur quand ils défendent leurs propres convictions.

Mais quand, d'un côté, les uns dénoncent la pseudo influence sioniste et franc-maçonne qui agit sur les esprits des tunsiens pour justifier leur projet de société conservateur (pour ne pas dire rétrogade pour certains d'entre eux...) et appeler à la censure; et quand, de l'autre côté, on crie au ras de marée islamiste...on frise rapidement la caricature et on se trompe de combat. Car le seul et vrai enjeu du moment est de faire de nos premières élections libres un succès! Nos élus autront ensuite le temps de débattre de ces sujets, entre autres.  

Le danger de radicalisation de la société existe réellement en Tunisie, surtout en cette phase de transition, et comme c'est le cas un peu partout dans le monde. Les plus vielles démocraties occidentales font face aujourd'hui aux mêmes phénomènes de société, comme la radicalisation religieuse. Mais il ne tient qu'à nous de nous prévenir des mouvances violentes et radicales, en adoptant et en imposant un système démocratique et des institutions fortes, seuls romparts contre tous les extrêmismes. Agissons alors avant qu'il ne soit trop tard, au lieu de s'inquiéter!

Seul un vote massif, gage d'une assemblée fidèle à notre société, révèlera enfin notre vrai visage. Il faudra ensuite l'accepter comme il s'est dessiné... Les plus sceptiques diront que les votes traduiront une manipulation des masses. C'est possible. Mais si la participation au vote est forte, le poids des voix manipulées ne peut être que relatif. Cette affaire a eu le mérite de pousser les partis en compétition dans leurs retranchements et à les obliger à clarifier leurs positions respectives sur ces sujets brûlants, profitons-en alors pour affiner nos choix, pour voter en son âme et conscience et inciter ses proches à faire de même.



Crédits photo : FETHI BELAID/AFP

25 juillet 2011

Et si le problème actuel de la Tunisie résultait d’un conflit générationnel profond?


Je publie ici un excellent texte qu'un ami m'a transmis.

"Le discours de certains Hommes politiques tunisiens en ce moment est pour le moins ambigu et incompréhensible.



En effet, 5 mois après le 14 janvier, on constate que l’élite composant la vie politique tunisienne se borne dans une rhétorique du passé et simpliste (crise économique, insécurité et spectre islamiste/extrême gauche). Tous ou presque se trompent et semblent oublier un élément fondamental dans l’analyse qu’il faut avoir de la société tunisienne aujourd’hui qui n’est autre qu’un conflit générationnel profond et qu’il faudra nécessairement reconnaitre un jour ou l’autre.


Une fois ces deux générations brièvement décrites, nous pouvons attaquer le vif du sujet en rappelant à nos Hommes politiques qu’un conflit générationnel est au cœur de la dynamique observée en Tunisie : les enfants des 2 Ben « Ben Laden et Ben Ali » Versus les enfants des 2 Bou «Bourguiba et Abou Ammar (plus connu sous le nom de Yasser Arafat) ».


Un clivage profond au niveau de la pensée, l’idéal recherché, du mode de vie, etc. sépare les deux générations présentés ci-dessus. Les deux évoluent ou ont évolué dans des situations radicalement différentes et ont donné lieu à l’apparition, dans chacun des deux cas, de deux blocs distincts :






1- Principales caractéristiques des enfants des 2 Bou « Bourguiba et Abou Ammar » :






  • Principal fait d’arme : avoir obtenu l’indépendance du pays pacifiquement (à moindre frais en vies humaines).
  • Icône du moment : Bourguiba, despote éclairé (mais despote quand même) se considérant père de la nation et ayant servi de modèle à toute une génération d’intellectuels prête à se sacrifier pour leur maître et à servir leur mère patrie avec dévouement et fierté
  • Puissances en présences : les Etats unis et l’Union Soviétique (un monde bi-polaire)
  • Révolutionnaires du moment : Abou Ammar « Yasser Arafat », terroriste international ayant fait de la cause palestinienne son principal combat. Cette cause qui est couramment admise comme l’une des plus grandes injustices post-seconde guerre mondiale et Che Guevara (révolutionnaire qui a osé défier l’impérialisme en déclenchant des rebellions sur pratiquement tous les continents)
  • Icônes sportives : Mohamed Ali ou Cassius Clay champion de boxe hors du commun et symbole du combat d’une minorité opprimée par son système et Maradona « El Pibe de Oro ». Tous les deux sont connus pour leur arrogance légendaire.
  • Caractéristiques de la société tunisienne : société ayant vécu une émancipation importante surtout pour la place de la femme dans la société (accès au travail, droit au vote « même si il ne servait à rien », etc., scolarisation massive (droit au savoir)
  • Les deux blocs qui s’affrontent : les socialo-communistes affrontaient les capitalistes purs et durs. Le parti au pouvoir sous le joug du despote éclairé expérimentera les deux tendances pour au final inventer un modèle à la tunisienne de « capitalisme socialisant »
  • Rapport avec la religion : un islam modéré transmis par la tradition et des imams modérés dont on a peine aujourd’hui à trouver des équivalents dans la société moderne cheikh « J3ait », cheikh « Ben Achour », etc.
  • Principaux échecs de cette génération : Cette génération n’a pas su tuer (au sens figuré) son Roi ayant toujours cette naïveté de croire que le système était bâti sur des bases solides et que le pays arrivera à avancer même si son principal cerveau (le despote éclairé) n’avait plus la vivacité d’antan. Elle a également subie de très gros affronts comme la guerre des six jours (une raclée inoubliable) et le bombardement de Hammam Lif par Tsahal. Tous ces éléments ont contribué à brider son caractère et à la soumettre de plus en plus !
  • Principaux traits caractéristiques de cette génération : Brillante, Grande Gueule, soumise à son Roi et ayant subi des chocs qui ont bridé son caractère !


2- Principales caractéristiques des enfants des 2 Ben « Ben Laden et Ben Ali » :




  • Principal fait d’arme : avoir viré du pays son Roi (Ben Ali) et tout son clan de mafieux
  • Icône du moment : pour une partie de cette génération c’est le prophète Mohamed, pour l’autre c’est le Dollar
  • Puissances en présences : les Etats unis (toujours là), les BRIC’s et les islamistes (on ne peut pas négliger le poids de ces derniers dans l’équilibre géopolitique d’aujourd’hui : à cause d’eux on déclenche des guerres)
  • Révolutionnaires du moment : Ben Laden, terroriste notoire ayant osé l’impensable (toucher l’ennemi impérialiste à son cœur) ! Même si la plupart de cette génération n’adhère pas à ses méthodes radicales, force est de constater que son geste a marqué cette génération ! Julian Assange : le premier à avoir efficacement utilisé le net dans son combat contre l’impérialisme
  • Icône sportive : Zineddine Zidane, sportif hors du commun ayant osé l’impensable devant toute une planète (mettre un coup de boule en finale de la coupe du monde de football devant 3 milliards de téléspectateurs)
  • Caractéristiques de la société tunisienne : société ayant vu l’émergence d’une classe moyenne éduquée qui pour une grande partie aspire à avoir accès à toutes les technologies modernes (voiture, internet, grand écran, etc.). Renforcement du rôle de la femme dans la société à un tel point qu’elle aspire à devenir la maitresse de la cité (Leila Ben Ali est une des facettes du résultat de l’émancipation féminine en Tunisie. Bien entendu et heureusement, il n’y pas que cette facette preuve en est le rôle de la femme tunisienne dans le mouvement du 14 janvier)
  • Les deux blocs qui s’affrontent : les capitalistes décomplexés affrontent les fervents disciples de Mohamed ! En d’autres termes, il nous faut inventer notre modèle de croissance pour les 30 prochaines années ! Une seule certitude : ce dernier devra prendre en considération les différents blocs en présences ! une sorte de « capitalisme islamique moderne »
  • Rapport avec la religion : un islam radicalisé prôné par des médias globaux soutenus par des Etats idéologiques (riches de surcroît) !
  • Principaux échecs de cette génération : Ne pas avoir gardé la main sur le mouvement du 14 janvier (la Génération des 2 Bou ayant pris la main) ! Ne pas avoir su préserver un rapport sain avec la religion (la bataille n’est pas perdue) ! une génération trop influencée par les médias et l’argent !
  • Principaux traits caractéristiques de cette génération : Moins Brillante, plus discrète, mais radicale et surtout loin d’être soumise !
3- La théorie du « conflit générationnel »


Aujourd’hui et au terme d’un rocambolesque scénario, on se retrouve dans une situation des plus ubuesque et dangereuse où la Génération des 2 Bou essaie de prendre en main la destinée de la génération des 2 Ben.


C’est pourquoi, nous assistons depuis quelques mois à un dialogue de sourds !


En effet, la première Génération (celle qui gouverne et anime la vie politique aujourd’hui) essaie d’imposer au dépend de la deuxième sa vision de la société tunisienne ! En même temps, cette génération s’accroche et ne part pas à la retraite car pour la première fois une occasion lui est offerte de ne pas être soumise à un Roi et de pouvoir exprimer ses capacités sans retenues !


C’est pourquoi, au-delà de la forme (critiquable pour certains), le fonds du discours politique actuel est hors sujet sauf pour quelques-uns qui arrivent à toucher une partie de la génération des 2 Ben avec des sujets qui les intéressent (Exemples : M. Nejib C et M. Rached G qui chacun de son côté tient un discours pour l’un et l’autre des deux blocs de la génération des 2 Ben : les capitalistes décomplexés et les fervents disciples de Mohamed) !


D’autres acteurs de la vie politique sont complètement à l’ouest et ne voient pas du tout le clivage générationnel existant (Exemple M. Béji C qui est l’incarnation de la Génération des 2 Bou : Brillant, Grande Gueule mais fait l’erreur de vouloir toujours avoir un rapport de soumission avec l’autre) !


Or il s’adresse, essentiellement à une génération qui a dit non à la « soumission » et qui risque de lui appliquer le geste favori de son icône sportive (le coup de boule) !


Signe de ce décalage entre les 2 Générations : les thèmes abordés par une majorité de la classe politique : crise économique, insécurité et spectre des islamistes/extrême gauche ! Ces thèmes ne sont pas audibles et parfois insultants pour les composantes des générations des 2 Ben :


  • Crise économique : un des slogans du mouvement du 14 janvier était de dire au despote Ben Ali que les tunisiens étaient prêts à vivre avec du pain et de l’eau pour ne plus se soumettre à son régime dégradant et totalitaire ! ce n’est donc pas en brandissant le spectre de la récession économique (qui au passage n’est pas encore avérée) que les hommes politiques vont réussir à captiver les foules
  • Insécurité : Depuis la date du 14 janvier, aucun Homme politique n’a eu le courage de dire la vérité aux tunisiens : «Plus jamais le niveau sécuritaire d’antan ne sera atteint, et ce pour une raison très simple c’est que nous vivions dans une société cadencée, verrouillée et de fait complètement artificielle. Toutes les sociétés modernes font face à des problèmes d’insécurité à des degrés divers, reste à savoir où le curseur sera placé pour la Tunisie post-14 janvier » ce choix, la génération des 2 Ben l’a fait et n’est pas prête à revenir dessus ! il vaut mieux vivre en insécurité mais digne qu’avec une sécurité et soumis ! La génération des 2 Bou qui elle a été soumise tout le temps a du mal à concevoir cette philosophie sécuritaire
  • Spectre des islamistes/extrême gauche : le discours tenu par la plupart des Hommes politiques consistent à brandir le spectre des islamistes et/ou l’Extrême Gauche. Encore une preuve que la génération des 2 Bou est à la manœuvre ! En effet, ils oublient que dans la génération des 2 Ben il y’a deux grands blocs qui s’affrontent : les fervents disciples de Mohamed et Les capitalistes décomplexés (la meilleure preuve semble la décision récente de M. Hamma H qui veut enlever le mot « communiste » de son parti)


Au lieu de nous proposer en boucle cette rhétorique, la classe politique ferait mieux de se saisir de sujets plus captivants pour la génération des 2 Ben à savoir : comment permettre au tunisien de gagner plus d’argent ? Comment les biens confisqués seront redistribués au citoyen tunisien ? Où sont les snipers? Comment organiser les autorités religieuses dans le pays ? Quel modèle de tourisme va-t-on proposer dans l’avenir? Comment développer la finance islamique? Comment combattre la corruption ?, etc.


Au terme de cette analyse rapide de la situation sous l’angle du conflit générationnel, on est obligé de faire le constat qu’à 3 mois des élections le Bloc des fervents disciples de Mohamed est le bloc le mieux encadré et le mieux représenté au sein de la génération des 2 Ben. Celui des capitalistes décomplexés peine à trouver une représentation à l’écoute de ses revendications (la génération des 2 Bou étant déphasée) !


Un autre constat s’impose c’est la disparition programmée de tous ses partis nouvellement créés dits centristes, nationalistes et autres ! Ces partis sont la preuve que la génération des 2 Bou n’a rien compris aux aspirations de la Génération des 2 Ben !"


Par Mon ami Dali
 
Source photo : ici

14 juillet 2011

Tunisie : pour une commission vérité

L'affaire Samir Feriani, l'officier de police en arrêt depuis près de deux mois pour avoir dénoncé les exactions commises par des officiels hauts placés au sein du ministère de l'intérieur, prouve combien il sera difficile de démanteler l'appreil sécuritaire que Ben Ali n'a cessé d'étoffer durant 23 ans de dictature.


Après avoir évincé Farhat Jajhi, le "M. propre" qui a tenté de réformer le ministère de l'intérieur, les chefs à la tête de l'appereil de sécurité osent le fratricide en réduisant au silence l'un des leurs. Face au cas Feriani, le gouvernement de transition, quant à lui, brille par son silence et par sa complésance.

Six mois après le 14 janvier, l'institution sécuritaire a l'air d'être toujours aussi autonome et puissante. Ni le gouvernement actuel, ni la justice, ne semblent être capables de la contrôler, et encore moins de la réformer. Seul le Palais de Carthage, sous Ben Ali, pouvait le faire. Mais la disparition de ses commanditaires n'a pas aboutti à la fragilisation de l'appareil de sécurité. Les longues années d'impunité et de puissance dont il a bénéficié n'a fait que renforcer son pouvoir.

Les agents du ministère de l'intérieur coupables d'homicides, de tortures et de violations devront pourtant répondre de leurs actes, et en priorité, faire face au légitime appel à la justice des familles des martyrs. Il ne peut y avoir de prescription en la matière. La population tunisienne ne semble pas non plus prête à faire des concessions à ce sujet. Un nouveau sit-in à la Kasbah est prévu demain pour continuer à faire pression.

Aussi primordiale que la réussite des élections de la constituante, et que le sauvetage de l'économie, la justice fait aussi partie des conditions de réussite de toute transition qui vient après des années de dictature répressive. Nous n'avons pas besoin de justice exutoire, ni de justice moralisatrice. Ce dont nous avons le plus besoin, c'est d'une justice réparatrice, d'une commission vérité dédiée à faire la lumière sur les exactions commises sous l'ancien régime. Nous ne pouvons pas bâtir une nouvelle nation avec tant de frustrations et de peines non réparées.

Source Photo : ici

01 avril 2011

Tunisie : fin de période de grâce pour Caïd-Essebsi


On dit de M. Rajhi qu’il a su faire montre de courage et de détermination en purgeant une partie du système sécuritaire Benalien malgré les menaces et les hostilités auxquelles il a dû faire face. Il vient pourtant d’être démis de ses fonctions par le premier ministre pour présider le « Comité Supérieur des Droits de l'Homme et des Libertés Fondamentales ». Une belle planque ou un lot de consolation pour un ministre populaire qui a su apaiser les esprits…pour un bref moment du moins.


Car ce remaniement sonne malgré tout comme un aveu d’échec du gouvernement de transition qui peine à rétablir la sécurité dans le pays. Vols, braquages, incivilités, ou encore jets de pierres et attaques contre ministres et ambassadeurs, ces évènements et ces abus, que presse et médias en manque de sensationnalisme ne cessent de relayer et d’amplifier, s’enchainent depuis des semaines ce qui ne rassure pas les tunisiens qui ont placé dans un récent sondage la sécurité au top de leurs priorités !


Ce départ est-il le signe de l’influence toujours intacte des corps de police qui ne comptent pas renoncer aussi facilement à leurs prérogatives ? Ou est-ce peut-être une énième tentative du premier ministre pour rétablir l’ordre en nommant quelqu’un de la maison, un ex-chef de cabinet au même ministère, dans l’espoir qu’il ait plus d’autorité et de facilité à traiter avec une police égarée et nostalgique d’un pouvoir déchu ? Malgré l’importance de ces questions, Caïd-Essebsi n’a pas su – ou voulu ?- y répondre lors de sa dernière intervention télévisuelle, laissant la rumeur enfler et l’opinion se braquer de nouveau contre un gouvernement qui manque de transparence et qui fait de la rétention d’information, ce qui n’est pas sans rappeler d’anciennes pratiques. Sebsi a préféré sombrer dans l’alarmisme sur les questions sécuritaire et économique du pays.


Il est vrai que l’insécurité et le désordre sont des obstacles majeurs pour la reconstruction. Ils repoussent les investissements et les touristes et ravivent la tentation du commandant fort et autoritaire. Ils annulent le débat politique et favorisent les extrêmes. Ils poussent les plus désespérés à risquer leur vie dans les mers agitées…Il est évident aussi que la Tunisie accuse un coup sévère sur le plan économique.


Mais la révolution tunisienne qui a débarrassé le pays de despotes qu’on pensait indéboulonnables, l’a aussi fortement et subitement déstabilisé. De l’asservissement à la libre action, de l’ordre policier à l’insécurité, de la stabilité économique à la stagnation, du statut quo social aux revendications, … ces changements profonds mettent à mal un pays longtemps décrit comme « paisible et serein », mais qui s’est révélé être un véritable volcan en sommeil.


Quoi de plus normal dans ce contexte que de perdre pour un moment ses repères et se sentir en insécurité? Quoi de plus prévisible aussi que de voir l’ancien système résister par tous les moyens ? N’avons-nous pas trop cher payé cette fausse sérénité sous l’ère Ben Ali ? Si la révolution fut rapide, la mutation du pays et de la société va longtemps durer, nous en sommes persuadés aujourd’hui au rythme où les choses avancent. Et cela ne se fera pas sans des sacrifices consentis par tous.


S’il a raison de tirer la sonnette d’alarme sur l’urgence de la relance économique et le rétablissement de l’ordre, le gouvernement de transition pourrait probablement prendre en compte plus sérieusement les attentes de l’opinion en termes de transparence, d’honnêteté et d’information claire et transparente. Ne pouvant pas fonder son action sur une légitimité révolutionnaire qui lui accorderait confiance et crédibilité, les moindres faits et gestes du premier ministre et de son gouvernement continueront à être épiés et commentés par une opinion impatiente, vigilante pour ne pas dire suspicieuse, et capable de faire pression. La posture du chef de gouvernement qui assume ses décisions, impose son autorité et qui n’entend pas partager la prise de décision est une formule obsolète aujourd’hui. Aussi, qualifier le nouveau sit-in prévu à El Kasbah d'action "intolérable" n'est pas de nature à faire retomber les tensions. On ne peut plus gouverner la Tunisie comme on l’a fait ces 50 dernières années, fut-ce pour une période transitoire. Car on ne peut pas gouverner d’en haut une révolution née d’en bas…


Photo : M. Farhat Rajhi



27 février 2011

Tunisie : demission du premier ministre


Une nouvelle fois, la rue tunisienne s'est imposée en chassant le premier ministre Ghannouchi de son poste. Après une semaine de sit-in et de manifestations massives pour demander son départ, il semble que les violences des dernières 48 heures ont fini par achever le chef du gouvernement, qui a conclu sa conférence de presse en affirmant, en français : "je ne suis pas l'homme de la répression, et je ne le serai jamais", faisant référence aux violences policières ayant causé 5 morts et des dizaines de blessés lors des affrontements du Week-End.

Ghannouchi a tenu à défendre son bilan, dit agir pour le bien de la Nation en démissionnant, pas pour fuir ses responsabilités. Il a réaffirmé son respect pour le choix de la rue, et a appelé la majorité silencieuse à faire entendre sa voix pour défendre sa révolution du danger que représentent les "minorités qui veulent imposer leurs choix aux autres" et les "forces contre-révolutionnaires qui complotent".

Ce qui correspond à une étape importante dans l'évolution de la situation de la Tunisie post-ZABA provoque aussi des réactions contradictoires. Il y a un sentiment de soulagement de voir l'un des derniers maillons de l'ancien régime sauter, marquant de façon plus nette la rupture avec la dictature. Mais un sentiment de doute et d'inquiétude sur la suite des évènements oblige les tunisiens à de la retenue. Dans le même temps, les interrogations s'accumulent et restent sans réponses claires : Qui pour remplacer Ghannouchi? Qui est derrière les casseurs et les pilleurs de Tunis? Qui finance des groupes à Kasserine pour attaquer administrations et biens publics? Comment expliquer ce sentiment d'insécurité latent et comment lutter contre les violences persistantes?

Le départ de Ghannouchi marque une étape importante mais ne va pas pour autant rétablir la confiance, ni faciliter la transition. Car ce qui est interpellant, ce sont les violences qui viennent à chaque fois gâcher des manifestations pacifiques et légitimes au départ. C'était le cas pour les deux sit-in de la place El Kasbah, les deux plus importantes manifestations citoyennes de l'après Ben Ali. Des violences qui sonnent comme des provocations et des tentatives de faire échouer l'appropriation par la population de son droit de manifester et l'apprentissage même de la démocratie dans ce pays. Ghannouchi était finalement une cible
visible et facile à atteindre. Ceux qui œuvrent dans l'ombre sont plus difficiles à identifier et à neutraliser.

A l'instant où j'achève ce texte, le président Mbazaa vient de nommer Béji Caïd Essebsi comme nouveau premier ministre...


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